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Routes du Sénégal : La corruption au bord du chemin devenue un impôt invisible payé par les plus pauvres. Par Ndiawar Diop

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Routes du Sénégal La corruption au bord du chemin devenue un impôt invisible payé par les plus pauvres. Par Ndiawar Diop

Routes du Sénégal : quand la corruption au bord du chemin devient un impôt invisible payé par les plus pauvres

Permis, contrôles, agréments, amendes et petits arrangements : il est temps de fermer les « zones grises » qui fragilisent l’État et appauvrissent les citoyens

Par Ndiawar Diop

La route sénégalaise ne devrait être qu’un espace de circulation, de travail et de mobilité. Pourtant, pour de nombreux usagers et professionnels du transport, elle peut aussi devenir le théâtre d’une autre réalité : celle des contrôles, des tracasseries administratives et, dans certains cas, des sollicitations ou paiements illicites.

C’est précisément dans ce contexte que la démarche engagée actuellement par l’Office national de lutte contre la corruption (OFNAC) mérite une attention particulière.

Les 15 et 16 septembre 2026, à Saly, l’OFNAC a lancé une cartographie des risques de corruption dans les secteurs des transports routier et aérien. L’exercice réunit notamment administrations, services techniques, forces de défense et de sécurité, professionnels du transport, syndicats, assureurs et société civile. Selon son président, Moustapha Ka, il ne s’agit pas de désigner des coupables, mais d’identifier les vulnérabilités des procédures afin de mieux les prévenir.

Cette précision est importante. Il ne faut pas confondre la dénonciation d’un phénomène avec l’accusation de toute une profession. La grande majorité des policiers, gendarmes, agents des transports et autres fonctionnaires accomplissent leur mission dans le respect de la loi. Mais lorsqu’un système présente des failles permettant à certains agents ou usagers de contourner les règles, ces failles doivent être combattues.

La corruption routière n’est pas un petit problème

On pourrait être tenté de considérer le « petit billet » remis lors d’un contrôle comme une simple pratique marginale. Ce serait une erreur. L’OFNAC avait déjà identifié le transport et le contrôle routier parmi les secteurs faisant l’objet du plus grand nombre de plaintes et dénonciations dans son rapport d’activités 2016 : 107 plaintes sur 435 signalements enregistrés cette année-là concernaient ce domaine.

Plus récemment, une étude publiée par Afrobarometer en février 2026 indique que, parmi les Sénégalais ayant eu affaire à la police ou à certains services publics, 25 % déclarent avoir versé un pot-de-vin pour éviter des problèmes avec la police. L’étude relève également que les policiers et gendarmes figurent parmi les institutions ou catégories d’acteurs perçues comme les plus touchées par la corruption. Il s’agit de perceptions et d’expériences déclarées par les personnes interrogées, et non d’une accusation visant l’ensemble des forces de sécurité.

Ces chiffres doivent interpeller. Car derrière quelques milliers de francs CFA extorqués ou versés pour « régler rapidement » une situation, il y a souvent un chauffeur qui doit nourrir sa famille, un commerçant qui tente de faire vivre son activité, un transporteur qui doit respecter ses horaires ou un simple citoyen qui cherche à rentrer chez lui.
La petite corruption n’est petite que pour celui qui la reçoit. Pour celui qui la paie régulièrement, elle devient une charge.

Quand le contrôle devient une source de vulnérabilité

Le problème n’est évidemment pas le contrôle routier en lui-même. Un contrôle est indispensable. Il protège les usagers, vérifie les documents, permet de sanctionner les comportements dangereux et contribue à la sécurité collective. Le problème apparaît lorsque le pouvoir de contrôle devient une occasion de négociation clandestine.

Permis de conduire, assurance, contrôle technique, carte grise, agréments, autorisations d’exploitation, état du véhicule, infractions au Code de la route, amendes : la multiplication des documents et des contrôles crée de nombreux points de contact entre l’administration et les citoyens. C’est justement ce que l’OFNAC cherche aujourd’hui à cartographier.

Où se situe le risque ? Qui prend la décision ? Quelle procédure est appliquée ? Quelle preuve existe du contrôle ? Comment l’amende est-elle payée ? Qui peut vérifier qu’un agent a correctement appliqué la loi ?

Ce sont ces questions qu’il faut poser. Car plus une procédure est opaque, manuelle et dépendante d’une décision individuelle, plus elle peut devenir vulnérable aux abus.

Le policier ou le gendarme fautif doit répondre de ses actes!

Il faut le dire clairement : lutter contre la corruption ne signifie pas accuser la Police ou la Gendarmerie dans leur ensemble.
Cela signifie instaurer un principe simple :

Tout agent qui abuse de son uniforme, de son grade ou de son pouvoir pour obtenir un avantage indu doit répondre de ses actes, conformément à la loi et aux garanties de procédure.

La solution n’est donc ni la vengeance, ni l’humiliation publique, ni la condamnation sur les réseaux sociaux. La solution est l’enquête, la preuve, la procédure disciplinaire et, lorsque les faits le justifient, la justice. Le ministère de l’Intérieur indique d’ailleurs que la Police nationale dispose d’une structure de contrôle interne chargée notamment de surveiller le comportement des agents en uniforme sur la voie publique et de mener des missions de contrôle ou d’enquête.
Il faut maintenant que ces mécanismes soient suffisamment visibles, accessibles et crédibles pour que le citoyen puisse signaler un comportement fautif sans avoir le sentiment de s’attaquer à une institution entière.

La technologie peut fermer certaines portes à la corruption

Il existe une solution relativement simple: réduire autant que possible les transactions informelles entre l’agent et l’usager. Pourquoi demander à un citoyen de remettre de l’argent liquide à un agent lorsqu’une contravention peut être enregistrée électroniquement ?

Pourquoi ne pas généraliser progressivement :
les procès-verbaux électroniques ; le paiement numérique des amendes ; les reçus obligatoires et vérifiables ; l’identification de l’agent ayant effectué le contrôle ; la géolocalisation des opérations de contrôle, dans le respect des règles applicables ; les caméras embarquées ou dispositifs de contrôle lorsque cela est légalement encadré ; des plateformes permettant de vérifier immédiatement une amende ; des statistiques publiques sur les contrôles et les sanctions…Etc….

L’OFNAC avait déjà recommandé, dans ses travaux antérieurs sur les transports terrestres, la dématérialisation des procédures, l’installation de caméras de surveillance dans certains services et la mise en place d’un dispositif électronique ou prévôtal de contrôle permanent des agents intervenant sur la circulation routière.
Plus la procédure est traçable, moins elle dépend d’un arrangement entre quatre yeux.
Mais attention : la technologie ne suffit pas. Un système numérique mal contrôlé peut lui aussi être manipulé. Il faut donc associer digitalisation, audit, contrôle interne et sanctions.

La sanction doit être certaine, mais toujours légale

Une véritable politique anticorruption doit fonctionner dans les deux directions. Celui qui sollicite ou accepte un paiement illégal doit pouvoir être sanctionné. Mais celui qui propose volontairement un avantage indu pour contourner la loi doit également assumer ses responsabilités. Il faut donc éviter une approche consistant à présenter systématiquement le citoyen comme victime et l’agent comme coupable, ou inversement. Le véritable objectif doit être de casser le marché de la corruption.
Et pour cela, il faut que chacun sache que :
l’infraction sera constatée, la preuve sera conservée, l’enquête sera indépendante et la sanction éventuelle sera prononcée selon la loi.

La protection des lanceurs d’alerte change aussi la donne

Une évolution importante mérite d’être soulignée. Le Sénégal dispose désormais d’une loi n° 2025-14 relative au statut et à la protection des lanceurs d’alerte. L’OFNAC indique que l’entrée en vigueur de ce dispositif s’est accompagnée d’une hausse des signalements de faits présumés de corruption, les citoyens se sentant davantage protégés.  C’est un outil essentiel. Mais encore faut-il que le citoyen connaisse ses droits. Un chauffeur qui estime avoir été victime d’une sollicitation illicite, un transporteur confronté à une demande irrégulière ou un agent qui constate des pratiques suspectes doivent pouvoir effectuer un signalement dans un cadre sécurisé.

L’OFNAC rappelle lui-même qu’un témoin de fraude ou de corruption peut le saisir et met notamment à disposition un numéro vert : 800 000 900. La dénonciation doit cependant rester factuelle et responsable : lieu, date, circonstances, identité ou matricule lorsqu’il est légalement possible de les relever, documents, reçus, témoins et autres éléments utiles. Il faut éviter les accusations publiques sans preuve.

Le drame de Sikilo doit rester dans nos mémoires

Le débat sur la corruption routière ne peut pas être séparé de celui de la sécurité. Le 8 janvier 2023, la collision de deux bus à Sikilo, dans la région de Kaffrine, avait provoqué la mort de 40 personnes et fait plus d’une centaine de blessés selon le bilan alors communiqué.

Après cette tragédie, les autorités avaient annoncé de nombreuses mesures portant notamment sur les contrôles techniques, les conditions de circulation, le renouvellement du parc automobile et le renforcement des contrôles routiers. Le gouvernement avait également demandé un suivi régulier de la mise en œuvre de ces mesures.
Pourquoi rappeler cette tragédie ?

Parce que la corruption dans le transport n’est pas uniquement une question d’argent. Lorsqu’un véhicule dangereux échappe à un contrôle qui aurait dû être effectué sérieusement, lorsqu’une infraction grave est volontairement ignorée ou lorsqu’une autorisation est obtenue en dehors des règles, les conséquences peuvent dépasser largement la perte financière. Elles peuvent toucher la vie humaine.

La corruption est aussi un impôt sur les pauvres

C’est probablement l’aspect le plus rarement évoqué. Une personne disposant de faibles revenus ressent beaucoup plus fortement une ponction informelle de 2 000, 5 000 ou 10 000 francs CFA qu’une personne aisée. À grande échelle, ces pratiques peuvent augmenter les coûts du transport, réduire les marges des petits professionnels et encourager certains opérateurs à intégrer les « frais informels » dans leurs prix.

Une étude de l’OFNAC consacrée à la perception et au coût de la corruption estimait à 118,44 milliards de francs CFA le montant global des pots-de-vin versés sur une période de douze mois dans le cadre de son enquête. Il s’agit d’une estimation issue de cette étude et non d’une mesure actuelle du phénomène en 2026.C’est pourquoi la lutte contre la corruption doit aussi être considérée comme une politique sociale et économique.

Chaque franc qui disparaît dans une transaction illégale est un franc qui ne finance ni l’activité d’un petit entrepreneur, ni les besoins d’une famille, ni l’investissement productif.

Que faire concrètement ?

La cartographie lancée par l’OFNAC ne doit surtout pas finir dans un tiroir. Elle devrait déboucher sur un véritable Plan national d’intégrité dans les transports, avec des objectifs mesurables.

1. Zéro paiement d’amende en espèces à l’agent

Les amendes devraient progressivement être réglées par des moyens traçables : paiement électronique, mobile money ou plateforme officielle.

2. Chaque contrôle doit laisser une trace

Date, heure, lieu, véhicule, nature du contrôle et résultat devraient être enregistrés dans un système sécurisé lorsque le cadre juridique et technique le permet.

3. Des contrôles internes réellement indépendants

Les agents doivent savoir qu’ils peuvent eux-mêmes être contrôlés, y compris par des opérations inopinées.

4. Des sanctions disciplinaires et judiciaires proportionnées

Lorsqu’une faute est établie, elle doit être traitée selon les procédures prévues par la loi. Ni impunité, ni condamnation arbitraire.

5. Protéger réellement les lanceurs d’alerte

La loi existe. Il faut maintenant informer les citoyens et garantir concrètement les mécanismes de protection.

6. Publier des statistiques

Combien de plaintes ? Combien d’enquêtes ? Combien de sanctions disciplinaires ? Combien de dossiers transmis à la justice ?

La transparence sur ces données renforcerait la confiance.

7. Réduire les contacts inutiles entre agents et usagers

Chaque procédure pouvant être effectuée en ligne devrait progressivement l’être.

8. Former et valoriser les agents honnêtes

La lutte contre la corruption ne doit pas seulement reposer sur la sanction. Les agents intègres doivent être formés, protégés et valorisés.

9. Responsabiliser également les usagers

Refuser de payer un avantage illégal, demander un reçu et utiliser les mécanismes de signalement doivent devenir des réflexes citoyens.

10. Mesurer les résultats

L’OFNAC doit pouvoir revenir dans un an, puis dans deux ans, et répondre à une question simple :
Les zones grises ont-elles réellement diminué ?

De Saly à la route : maintenant, il faut passer aux actes

L’atelier de Saly constitue donc une étape intéressante. Le ministre des Transports terrestres et aériens, Abdoul Ahad Ndiaye, a lui-même déclaré que la corruption n’était pas une fatalité et que la cartographie devait permettre d’identifier et de hiérarchiser les risques afin de réduire leur probabilité et leurs conséquences. Mais les Sénégalais attendent désormais davantage que des diagnostics.

Ils veulent des résultats.
Ils veulent pouvoir prendre la route sans avoir le sentiment que leur portefeuille est devenu un document administratif supplémentaire.
Ils veulent que le contrôle routier serve à protéger la population et non à créer une négociation parallèle.
Ils veulent que l’uniforme représente l’autorité de l’État, pas la possibilité d’un arrangement.

Et surtout, ils veulent que les règles soient les mêmes pour tous. Car un État fort n’est pas celui qui multiplie les contrôles.
C’est celui qui fait respecter les règles avec justice, transparence et équité.
Le Sénégal possède aujourd’hui de nouveaux instruments juridiques et institutionnels pour renforcer la lutte contre la corruption, notamment le nouveau cadre de l’OFNAC et la protection des lanceurs d’alerte.
Il reste maintenant à transformer ces instruments en résultats visibles.

Parce que sur les routes du Sénégal, lutter contre la corruption, ce n’est pas seulement défendre l’État de droit. C’est aussi défendre le revenu des familles, la dignité des citoyens, l’économie des petits transporteurs et, parfois, tout simplement… des vies humaines.

Par Ndiawar Diop

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