ET SI LE SÉNÉGAL HONORAIT ENFIN CEUX QUI LE DÉFENDENT ?
– Par Ndiawar Diop
Le militaire sénégalais mérite mieux que les discours : il mérite un salaire digne, une retraite décente et une véritable protection après le service !
Il y a quelques jours, j’ai publié un article intitulé « Et si on donnait le pouvoir à l’armée ? ». Le titre a fait couler beaucoup d’encre et suscité de nombreuses réactions. Certains lecteurs y ont vu un appel au coup d’État militaire. Ce n’était absolument pas le sens de mon propos.
Je veux donc être parfaitement clair : je ne demande ni coup d’État, ni régime militaire, ni intervention de l’armée dans la politique. Je parle d’autre chose : de discipline, de patriotisme, de sens du devoir, de sacrifice et de cette capacité extraordinaire qu’a le militaire à recevoir un ordre, à l’exécuter et, si nécessaire, à mettre sa propre vie en danger pour protéger celle des autres. Je parle surtout de respect.
Et aujourd’hui, je veux aller plus loin : si nous admirons autant nos militaires pour leur professionnalisme et leur sacrifice, pourquoi ne leur accordons-nous pas toujours les conditions de vie que leur mission mérite ?
Le Sénégal a quelque chose de particulier dans son histoire politique. Depuis l’indépendance, le pays n’a connu aucun coup d’État militaire réussi. Des travaux universitaires et des analyses du Centre d’études stratégiques de l’Afrique soulignent le professionnalisme, l’apolitisme et la culture de service public des forces armées sénégalaises. Le Centre rapporte notamment qu’une large majorité de la population déclarait faire confiance à l’armée.
Dans une Afrique de l’Ouest profondément bouleversée par les coups d’État militaires de ces dernières années, cette particularité sénégalaise n’est pas anodine. Nos militaires ont, jusqu’ici, largement respecté les institutions républicaines. Ils ont servi sous différents présidents, sous différents gouvernements et dans des périodes politiques parfois extrêmement tendues sans s’emparer du pouvoir.
C’est précisément pour cela que leur professionnalisme doit être davantage reconnu.
Le militaire n’est pas celui qui cherche le pouvoir. Il est celui qui accepte de protéger ceux qui l’exercent. Le politicien peut parcourir le pays pour tenir un meeting, rencontrer des militants, inaugurer une infrastructure ou défendre son programme. Mais qui sécurise les routes ? Qui protège les populations ? Qui surveille les frontières ? Qui part en opération lorsque la paix est menacée ? Qui accepte d’être éloigné de sa famille pendant des semaines ou des mois ?
Le militaire !
Et parfois, pendant que certains discutent de pouvoir, de postes, de véhicules de fonction ou d’avantages institutionnels, le soldat est dans la brousse, dans une zone difficile, sous la pluie, dans la chaleur, loin de ses enfants et de son épouse, avec la possibilité permanente de ne pas rentrer.
Voilà le contraste qui devrait nous interpeller.
Il ne s’agit pas de dire que les élus ne travaillent pas ou que les responsables politiques ne méritent aucune rémunération. Une démocratie doit rémunérer correctement ceux qui exercent des responsabilités publiques. Mais la question de l’équilibre entre responsabilité, rémunération, risque et sacrifice mérite d’être posée.
La loi sénégalaise de 2024 sur les pensions des anciens députés a d’ailleurs révisé le régime de retraite parlementaire. Selon les dispositions rapportées par la RTS, la pension normale d’un ancien député est fixée à 75 % de l’indemnité législative du député en fonction après deux mandats, et à 70 % après un seul mandat, avec un âge minimum de 55 ans pour la pension viagère normale.
Pendant ce temps, le militaire qui a passé des années à servir dans des conditions parfois dangereuses doit, lui aussi, pouvoir envisager l’après-carrière avec dignité.
La question n’est donc pas de savoir qui mérite le plus. La question est de savoir si la République traite suffisamment bien ceux auxquels elle demande le plus grand sacrifice physique. Et c’est là que le débat devient urgent.
Je serai peut-être prudent avec les chiffres qui circulent sur les réseaux sociaux; mais on entend parfois dire qu’un militaire sénégalais «gagne moins de 45 000 FCFA par mois». Ce chiffre ne peut pas être présenté comme le salaire total de tous les militaires :
les bulletins de solde montrent que la rémunération comporte plusieurs composantes, notamment la solde indiciaire, des compléments, indemnités et primes. Mais ces mêmes documents montrent aussi que la solde indiciaire de base d’un militaire du rang peut effectivement être extrêmement faible : un bulletin de 2025 accessible publiquement mentionne, pour un soldat de première classe, une solde indiciaire de 30 411 FCFA, avant l’ajout d’autres éléments de rémunération.
Cette distinction est importante. Elle ne diminue en rien la question que nous devons poser : le revenu global réellement disponible d’un jeune militaire est-il à la hauteur du coût de la vie, de ses responsabilités et des risques auxquels il est exposé ?
Voilà le véritable débat, car derrière chaque uniforme se trouve un être humain, un homme ou une femme qui a une famille, des enfants à nourrir, un loyer ou une maison à payer, des parents à soutenir, des frais médicaux, des études pour les enfants, et parfois une blessure qui change toute une vie.
Que devient le militaire qui perd une jambe ?
Que devient celui qui perd la vue ?
Que devient celui qui souffre d’une maladie contractée pendant son service ?
Que devient celui qui souffre psychologiquement après des années d’opérations difficiles ?
Que devient celui qui est déclaré inapte alors qu’il n’a pas encore suffisamment d’années de service pour préparer correctement sa retraite ?
Et surtout, que devient sa famille ?
Ce ne sont pas des questions théoriques. Le Sénégal dispose pourtant d’un cadre juridique pour les militaires invalides. Le Code des pensions militaires d’invalidité prévoit des droits pour les invalidités résultant de blessures ou de maladies contractées ou aggravées du fait ou à l’occasion du service. L’administration dispose également d’une procédure officielle pour demander une pension d’invalidité, avec examen médical et administratif du dossier. Mais l’existence d’un droit dans un texte ne signifie pas automatiquement que tout bénéficiaire vit dans des conditions satisfaisantes.
L’histoire récente le démontre. En 2007, des anciens militaires invalides avaient organisé une grève de la faim pour réclamer la revalorisation de leurs pensions et une meilleure prise en charge médicale de leurs familles. À l’époque, l’AFP rapportait que leur association revendiquait 665 membres et que les pensions d’invalidité allaient officiellement de 19 000 à 60 000 FCFA selon le degré d’invalidité.
Le problème n’a malheureusement pas disparu avec les années.
En 2021, des militaires invalides manifestaient encore pour réclamer le paiement de pensions qu’ils disaient attendre depuis longtemps.
En 2022, quatre anciens militaires invalides ont été placés sous mandat de dépôt après une manifestation au cours de laquelle ils réclamaient une augmentation de leur pension de retraite.
Et en 2023, plusieurs anciens militaires blessés de guerre ont de nouveau manifesté à Dakar pour réclamer une revalorisation de leur pension, une meilleure couverture sociale et une réinsertion professionnelle.
Ce sont des signaux que personne ne devrait ignorer. Et derrière ces manifestations, il y a des noms, des visages et des destins.
Le cas de Bocar Bocoum, ancien militaire invalide qui s’était immolé par le feu devant la présidence en février, a été rapporté dans la presse comme une expression extrême de son désespoir concernant la revalorisation de sa pension.
Le témoignage d’un ancien militaire devenu malvoyant après des années d’exposition aux gaz lors d’exercices et d’opérations, publié par IGFM, montre également que certaines blessures militaires peuvent être invisibles pendant longtemps avant de devenir irréversibles.
Et moi-même, lorsque j’écris ces lignes, je ne parle pas seulement comme journaliste ou citoyen. J’ai un frère militaire invalide.
Je sais donc que derrière le mot « invalide » se cache une réalité humaine que les statistiques ne racontent jamais complètement.
C’est pourquoi je pose une question simple : avons-nous suffisamment fait pour ceux qui ont donné une partie de leur corps à la République ?
Le Sénégal possède aujourd’hui des structures spécifiquement destinées à cette mission. La Direction de l’Action sociale des Armées affirme avoir notamment pour objectif d’améliorer les conditions matérielles et morales des militaires et de leurs familles, d’apporter une assistance médico-sociale aux malades et aux blessés et de faciliter la réinsertion économique des anciens militaires et invalides.
La Fondation des Invalides et Mutilés militaires a, elle aussi, pour mission de soutenir les invalides et mutilés et de contribuer à leur promotion sociale. L’Agence pour la Réinsertion sociale des Militaires existe également précisément pour accompagner les anciens militaires dans leur retour à la vie civile. Alors le problème n’est pas seulement de créer des structures.
Il faut leur donner les moyens de leurs ambitions.
Il faut surtout que le militaire sache, dès son premier jour sous l’uniforme, que la République ne l’abandonnera pas le jour où son corps ne pourra plus servir comme avant.
Je propose donc plusieurs pistes.
D’abord, une revalorisation progressive et substantielle de la rémunération des militaires du rang, en priorité ceux qui se trouvent au bas de l’échelle salariale. La proposition d’une augmentation immédiate d’au moins 150 000 FCFA par mois que j’avais évoquée mérite, à mon sens, d’être considérée comme un minimum symbolique plutôt qu’une solution définitive. Elle devrait être accompagnée d’une réflexion globale sur la grille salariale, les primes de risque, les indemnités de terrain, le logement et le coût réel de la vie.
Ensuite, il faut instaurer une garantie nationale de prise en charge à 100 % des blessures et maladies imputables au service, avec des procédures rapides et transparentes.
Il faut également créer un véritable statut du militaire blessé ou invalide, qui ne se limite pas au versement d’une pension. Ce statut devrait comprendre les soins spécialisés, la réadaptation, les prothèses, la rééducation fonctionnelle, l’accompagnement psychologique, l’aide au logement et la scolarisation des enfants lorsque la situation familiale l’exige.
Il faut aussi renforcer la réinsertion professionnelle. Un militaire devenu inapte au combat n’est pas nécessairement inapte à toute activité. Certains peuvent être formés à l’administration, à la sécurité civile, à la logistique, à l’informatique, à la mécanique, à l’agriculture, à l’encadrement sportif ou à d’autres métiers.
Pourquoi perdre cette expérience ?
Pourquoi transformer un homme qui a servi l’État en simple bénéficiaire d’une pension alors qu’il pourrait encore contribuer à la société ?
Il faut également mettre en place un fonds national de solidarité pour les militaires blessés et leurs familles, alimenté par l’État mais également ouvert aux entreprises, aux Sénégalais de l’extérieur et aux bonnes volontés.
Et surtout, il faut assurer la traçabilité des pensions et indemnités. Un militaire blessé ne devrait jamais avoir à manifester pendant des années pour savoir où en est son dossier.
Une administration moderne doit pouvoir lui répondre. Il faut enfin accorder une attention particulière aux militaires à la retraite. La retraite ne doit pas être vécue comme une sortie brutale de la République. Après avoir donné ses années à la nation, l’ancien militaire doit pouvoir bénéficier d’un accompagnement vers une nouvelle vie. Car le soldat ne cesse pas d’être un citoyen respectable lorsqu’il enlève son uniforme.
Il reste celui qui a servi. Et c’est précisément ici que je voudrais interpeller nos responsables politiques.
Messieurs et Mesdames les élus, ministres, parlementaires, hauts responsables et administrateurs : lorsque vous sillonnez le Sénégal pour rencontrer vos électeurs, souvenez-vous que vous circulez dans un pays dont la paix est protégée chaque jour par des hommes et des femmes en uniforme.
Lorsque vous dormez tranquillement chez vous, certains militaires montent la garde.
Lorsque vous traversez une région difficile, certains sécurisent votre passage.
Lorsque vous voyagez à l’étranger au nom de la République, des militaires restent derrière vous pour protéger le territoire.
Lorsque vous débattez du pouvoir, eux pensent à leur mission.
Ils ne vous demandent pas de leur donner le pouvoir. Ils vous demandent de respecter leur sacrifice.
C’est toute la différence.
Et je veux également saluer les militaires sénégalais qui ont contribué à maintenir cette tradition républicaine. Dans une région où plusieurs armées ont pris le pouvoir, les Forces armées sénégalaises ont historiquement maintenu leur distance avec la compétition politique. Des analyses internationales présentent cette culture d’apolitisme et de professionnalisme comme l’un des éléments de la stabilité du pays.
Il faut préserver cette tradition.
Mais préserver le professionnalisme de l’armée signifie aussi prendre soin du militaire. Parce qu’un soldat mal payé, mal logé, mal soigné ou abandonné après une blessure n’est pas seulement une injustice sociale : c’est aussi une question de politique de défense.
Un pays qui veut une armée professionnelle doit investir dans ses soldats.
Un pays qui demande à ses militaires de risquer leur vie doit être capable de leur garantir une vie digne.
Un pays qui honore ses morts doit aussi prendre soin de ses blessés.
Et un pays qui célèbre ses généraux doit également se souvenir du simple soldat.
Car sans le soldat, il n’y a pas de général.
Alors oui, je maintiens l’esprit de mon précédent article.
Mais je le reformule aujourd’hui de manière encore plus claire :
Je ne veux pas donner le pouvoir politique à l’armée.
Je veux donner davantage de pouvoir d’achat, de dignité et de sécurité sociale au militaire.
Je veux que celui qui porte l’uniforme sache que son pays ne l’utilise pas seulement lorsqu’il est fort, valide et opérationnel.
Je veux que le militaire blessé ne devienne jamais un oublié de la République.
Je veux que le militaire à la retraite ne soit pas condamné à tendre la main.
Je veux que la famille du militaire mort en service sache que le sacrifice de son père, de son époux, de son fils ou de sa fille n’a pas été oublié. Et je veux que le jeune Sénégalais qui décide demain de rejoindre l’armée sache qu’en échange de son engagement, la République lui offrira non pas des privilèges, mais des droits, une rémunération juste et une véritable protection.
Le Sénégal a déjà beaucoup donné à ses forces armées. Mais peut-être devons-nous maintenant nous poser la question inverse :
Qu’est-ce que le Sénégal donne réellement à ceux qui lui donnent leur vie ?
C’est cette question que je pose.
Sans haine.
Sans politique partisane.
Sans appel au pouvoir militaire.
Mais avec une conviction profonde :
Honorer le militaire, c’est honorer la paix dont nous profitons tous.
Et maintenant que nous avons compris le sens de mon premier article, peut-être pouvons-nous enfin ouvrir le véritable débat.
Non pas : « Donnons le pouvoir à l’armée. »
Mais plutôt : « Donnons à ceux qui défendent le Sénégal les moyens de vivre dignement. »
Ndiawar Diop
Chroniqueur – ndiawardiop.com


















































