Aimer son dirigeant, oui. Le vénérer, jamais : le dangereux piège de la loyauté aveugle
Par Ndiawar Diop
Il existe une maladie silencieuse qui traverse encore trop souvent nos sociétés : la confusion entre aimer son pays, soutenir son dirigeant et lui vouer une fidélité sans limites.
C’est précisément ce que cette vidéo invite à méditer. Elle pose une question qui dérange, mais qui mérite d’être posée : jusqu’où doit aller notre loyauté envers celui qui nous gouverne ?
Aimer un dirigeant n’est pas un problème. Lui reconnaître ses qualités, saluer ses réussites, défendre ses bonnes décisions et espérer sa réussite pour le bien collectif sont parfaitement légitimes. Un peuple a même besoin de croire en ceux qui conduisent sa destinée.
Mais le véritable danger commence lorsque l’amour devient une interdiction de critiquer.
Lorsqu’un citoyen ne peut plus questionner une décision parce qu’elle vient de « son » camp. Lorsqu’une erreur devient acceptable simplement parce qu’elle est commise par celui que l’on soutient. Lorsqu’un scandale est minimisé parce que l’auteur appartient à notre famille politique. Lorsqu’on pardonne à certains ce que l’on aurait condamné avec la plus grande sévérité chez leurs adversaires.
À ce moment-là, nous ne sommes plus dans la loyauté.
Nous sommes dans l’aveuglement.
Une démocratie saine ne demande pas aux citoyens d’aimer aveuglément leurs dirigeants. Elle leur demande de rester vigilants. Le citoyen n’est pas un supporter dans un stade qui applaudit son équipe quoi qu’elle fasse. Il est le propriétaire symbolique de la République, celui qui confie temporairement à des hommes et des femmes la gestion de la chose publique.
Un mandat électif n’est donc pas un chèque en blanc.
Un président, un ministre, un maire, un député ou tout autre responsable public n’est pas au-dessus de la critique. Au contraire, plus le pouvoir est important, plus la responsabilité doit être grande.
Et il faut avoir le courage de le dire : aimer son dirigeant, c’est aussi savoir lui dire non.
Le Prophète Muhammad ﷺ a enseigné l’importance de la parole de vérité face à l’injustice. Cette idée dépasse largement les frontières de la politique moderne : conseiller, avertir et corriger ne sont pas nécessairement des actes d’hostilité. Parfois, le véritable amour consiste précisément à empêcher quelqu’un de s’égarer.
Dans nos sociétés africaines, où les relations personnelles, familiales, communautaires et politiques sont souvent profondément imbriquées, cette question mérite une attention particulière.
Nous avons parfois tendance à personnaliser excessivement le pouvoir. Nous transformons les dirigeants en symboles auxquels il faudrait rester fidèles quelles que soient leurs décisions. Nous créons des camps, des clans et des chapelles. Et progressivement, la vérité devient secondaire derrière l’appartenance.
On ne demande plus : « Est-ce juste ? »
On demande : « Qui l’a fait ? »
Si c’est notre camp, on cherche des excuses.
Si c’est l’autre camp, on réclame la sanction.
Voilà le véritable problème.
Une société qui fonctionne ainsi finit par perdre son principal mécanisme de protection : la capacité de ses citoyens à distinguer le bien du mal indépendamment de leurs préférences politiques.
Il ne s’agit pas de demander la haine ou le rejet des dirigeants. Bien au contraire. Il s’agit de rappeler que la critique peut être une forme de patriotisme.
Un citoyen qui alerte sur une mauvaise décision ne déteste pas nécessairement son pays. Celui qui dénonce une injustice ne souhaite pas forcément l’échec de son gouvernement. Celui qui réclame des comptes ne cherche pas obligatoirement à déstabiliser le pouvoir.
Il peut simplement faire son devoir.
Nous devons donc sortir de cette logique dangereuse selon laquelle critiquer le dirigeant revient à être son ennemi.
Non.
Le dirigeant doit pouvoir être applaudi lorsqu’il réussit et interpellé lorsqu’il échoue. Il doit pouvoir être soutenu lorsqu’il prend une bonne décision et contesté lorsqu’il prend une mauvaise direction.
C’est cela, la maturité politique.
Et surtout, il faut comprendre une chose fondamentale : la pitié ne doit jamais remplacer la justice, pas plus que l’amour ne doit remplacer la responsabilité.
Lorsqu’une faute est commise, elle doit être examinée avec les mêmes critères, quelle que soit l’identité de son auteur. Sinon, nous ne construisons pas un État de droit ; nous construisons un système de deux poids, deux mesures.
La République ne doit pas fonctionner selon les sentiments du moment.
Elle doit fonctionner selon des principes.
Au fond, le véritable défi pour l’Afrique n’est peut-être pas seulement de changer de dirigeants. Il est aussi de changer notre rapport au pouvoir.
Nous devons apprendre à ne plus chercher des sauveurs, mais des serviteurs de la République.
Nous devons cesser de confondre fidélité et soumission.
Nous devons apprendre à applaudir sans idolâtrer, soutenir sans se soumettre, critiquer sans haïr et sanctionner sans vengeance.
Aimer son dirigeant, oui.
Aimer son pays, davantage.
Mais aimer la vérité et la justice plus que n’importe quel homme.
C’est peut-être cela, la véritable leçon à méditer.
Par Ndiawar Diop
Chronique — NdiawarDiop.com


















































