FIFA : Le carton rouge à géométrie variable ou quand les règles changent selon le numéro qui appelle
Par Ndiawar Diop
Pendant plus d’un siècle, les amoureux du football pensaient connaître l’une des règles les plus simples du jeu : un carton rouge entraîne automatiquement une suspension pour le match suivant. Cette règle semblait aussi incontestable qu’un ballon rond ou qu’un terrain avec deux buts. Mais voilà que la FIFA vient de nous démontrer qu’au XXIe siècle, même les règles les plus élémentaires peuvent devenir étonnamment élastiques.
L’affaire Folarin Balogun restera sans doute comme l’une des plus grandes curiosités de cette Coupe du monde 2026. Expulsé lors de la rencontre des États-Unis contre la Bosnie-Herzégovine, l’attaquant américain devait logiquement manquer le huitième de finale contre la Belgique. C’était le règlement. Clair. Écrit. Appliqué à tous… du moins le croyait-on.
Puis, comme dans un scénario hollywoodien, tout bascule. Selon plusieurs médias internationaux, un appel téléphonique du président américain Donald Trump au président de la FIFA, Gianni Infantino, serait intervenu le jour même du carton rouge. Quelques heures plus tard, miracle : la suspension automatique disparaît comme par enchantement. Balogun peut finalement jouer contre la Belgique. Le carton rouge existe toujours, mais sa conséquence, elle, est mise entre parenthèses pendant un an grâce à une application très particulière de l’article 27 du Code disciplinaire de la FIFA.
À croire que certaines sanctions disposent désormais d’une clause de remboursement ou d’une garantie « satisfait ou remboursé ».
Cette décision a immédiatement provoqué une onde de choc. L’UEFA, habituellement très mesurée dans ses critiques envers la FIFA, a cette fois sorti les gants de boxe. Dans un communiqué particulièrement sévère, elle rappelle que le football repose sur des règles identiques pour tous et qu’une suspension automatique après un carton rouge ne relève pas d’une interprétation, mais d’une obligation réglementaire. Pour l’instance européenne, si les gardiens des règles commencent eux-mêmes à créer des exceptions en pleine compétition, c’est toute l’intégrité du tournoi qui vacille.
Difficile de ne pas partager cette inquiétude.
Car une question brûle désormais toutes les lèvres : pourquoi Balogun et pas les autres ?
Le football mondial regorge de joueurs qui ont accepté leur sanction sans bénéficier du moindre traitement de faveur. En 1998, David Beckham est expulsé contre l’Argentine. L’Angleterre est éliminée et personne n’imagine suspendre sa suspension. En 2006, Zinédine Zidane termine sa carrière internationale sur un carton rouge en finale de Coupe du monde après son célèbre coup de tête contre Marco Materazzi. La FIFA n’a jamais songé à lui offrir une seconde chance. En 2010, Luis Suárez est suspendu après son geste devenu historique face au Ghana. En 2014, Pepe purge sa suspension après son expulsion contre l’Allemagne. En 2018, Carlos Sánchez manque le deuxième match de la Colombie après son carton rouge contre le Japon. Tous ont appliqué le règlement. Tous ont payé le prix de leur expulsion. Aucun téléphone présidentiel n’est venu modifier leur destin.
Pour justifier sa décision, la FIFA invoque le précédent Cristiano Ronaldo, qui aurait bénéficié d’un sursis disciplinaire. Une comparaison qui laisse pourtant de nombreux spécialistes perplexes. Les deux situations ne sont pas identiques et surtout, aucune ne concernait une suspension automatique en pleine Coupe du monde après un carton rouge direct. L’argument ressemble davantage à une tentative de communication qu’à une véritable démonstration juridique.
Mais au fond, cette affaire Balogun ne fait que raviver une vieille maladie dont souffre régulièrement la FIFA : celle du doute.
Depuis plusieurs décennies, l’instance mondiale accumule les polémiques. Les scandales de corruption qui ont conduit à l’arrestation de plusieurs hauts responsables en 2015, les enquêtes du FBI, les soupçons ayant entouré certaines attributions de Coupes du monde, les controverses sur les conditions d’organisation de certains tournois, les décisions disciplinaires parfois jugées incohérentes ou les arbitrages qui continuent d’alimenter les débats malgré l’arrivée de la VAR ont progressivement érodé la confiance d’une partie des passionnés de football.
À chaque crise, la FIFA promet davantage de transparence. À chaque réforme, elle affirme avoir tourné la page. Puis survient une nouvelle affaire qui vient rappeler que le doute n’a jamais totalement disparu.
Le plus préoccupant dans cette histoire n’est d’ailleurs peut-être pas Balogun lui-même. Le joueur n’a fait que bénéficier d’une décision prise par d’autres. Ce qui inquiète, c’est le message envoyé au monde entier. Si un simple appel politique peut donner l’impression d’influencer une décision sportive, même sans preuve directe d’une intervention déterminante, alors la frontière entre le terrain et les sphères du pouvoir devient dangereusement floue.
Demain, qu’empêchera un autre chef d’État de réclamer le même traitement pour son joueur vedette ? La FIFA répondra-t-elle selon le classement FIFA… ou selon le poids diplomatique du pays concerné ?
La Fédération belge s’est dite surprise. Le sélectionneur Rudi Garcia a ironisé en affirmant que le 5 juillet ressemblait désormais à un « poisson d’avril ». Le sélectionneur norvégien Ståle Solbakken a lui aussi dénoncé une décision qui risque d’ouvrir une boîte de Pandore. Car si Balogun bénéficie d’une exception, comment refuser la même faveur au prochain joueur expulsé ?
À ce rythme, les commissions disciplinaires risquent bientôt de fonctionner comme un service clientèle : « Votre suspension est actuellement en cours de traitement. Merci de patienter pendant que nous vérifions votre influence internationale. »
Le véritable perdant dans cette affaire n’est ni la Belgique, ni les États-Unis, ni même Balogun. Le grand perdant, c’est la crédibilité du football mondial.
Car lorsqu’une règle cesse d’être appliquée de manière identique à tous les joueurs, elle cesse d’être une règle. Elle devient un privilège.
Et dans le sport comme dans la justice, les privilèges ont toujours été les pires ennemis de l’équité.
Le football mérite mieux que des règlements à géométrie variable. Les supporters aussi.
I’m Just Saying!
Par Ndiawar Diop























