Alioune Badara Cissé : ce que le Sénégal a perdu avec la disparition d’une voix qui savait encore parler à tout le monde
Cinq ans après sa disparition, Alioune Badara Cissé n’est pas seulement un nom que l’on commémore. Il est devenu le symbole d’une manière de faire de la politique qui semble progressivement s’effacer : celle qui privilégie le dialogue à l’affrontement, l’écoute à l’invective et l’intérêt national aux calculs de chapelle.
Le 28 août 2020, le Sénégal perdait Alioune Badara Cissé. Cinq ans plus tard, son absence prend une résonance particulière. Non pas simplement parce que le temps ravive le souvenir d’un homme d’État, mais parce que le débat politique sénégalais continue de chercher cet espace de respiration qu’incarnaient certaines personnalités capables de parler à des camps différents sans renoncer à leurs convictions.
Alioune Badara Cissé était de ceux-là.
Avocat, diplomate, ancien ministre et ancien Médiateur de la République, il avait connu les coulisses du pouvoir comme les exigences du service public. Mais au-delà des titres et des responsabilités, son parcours avait surtout été marqué par une qualité devenue rare dans le débat politique : la capacité à dialoguer avec ceux qui ne pensaient pas comme lui.
Ce que le Sénégal a perdu
La disparition d’Alioune Badara Cissé n’a pas seulement privé le pays d’un responsable politique expérimenté. Elle l’a privé d’une voix capable de rappeler, au cœur même des crises, que la politique ne devait jamais devenir une guerre entre Sénégalais.
Dans ses fonctions de Médiateur de la République, cette conviction avait pris une dimension institutionnelle. Écouter les citoyens, rapprocher les populations de l’administration, rechercher des solutions aux différends : la médiation correspondait profondément à sa conception de l’action publique.
Il défendait une République où les institutions doivent être suffisamment fortes pour faire respecter la loi, mais suffisamment ouvertes pour entendre ceux qui la contestent ou qui en subissent les insuffisances.
C’est peut-être là que réside aujourd’hui l’un des aspects les plus précieux de son héritage.
Une politique moins brutale, plus humaine
À l’heure des réseaux sociaux, des polémiques instantanées et des affrontements verbaux, le souvenir d’Alioune Badara Cissé renvoie à une époque où l’on pouvait encore désapprouver violemment une position sans nécessairement considérer celui qui la défend comme un ennemi.
Cette nuance est essentielle.
Une démocratie ne se mesure pas uniquement à la liberté de voter ou à l’existence d’institutions. Elle se mesure également à la capacité de ses acteurs à continuer de se parler lorsque leurs intérêts divergent.
Alioune Badara Cissé avait compris cette nécessité.
Il savait que le dialogue ne signifie pas renoncer à ses convictions. Dialoguer, c’est reconnaître que l’autre appartient au même espace national, qu’il mérite d’être entendu et que le compromis peut parfois servir davantage le pays que la victoire d’un camp sur un autre.
Une absence qui se fait sentir
Cinq ans après sa disparition, la question n’est donc pas seulement de savoir qui était Alioune Badara Cissé. Elle est de se demander ce que son absence dit du Sénégal d’aujourd’hui.
Le pays reste profondément attaché à sa tradition de dialogue, de tolérance et de respect de l’autre. Mais les fractures politiques, les tensions sociales et la radicalisation des débats rappellent régulièrement que cet héritage n’est jamais définitivement acquis.
Dans ce contexte, les personnalités capables de jouer les passerelles prennent une importance particulière.
Alioune Badara Cissé aurait-il pu contribuer à rapprocher certains camps ? Aurait-il pu jouer un rôle dans certaines crises politiques ou institutionnelles ? Personne ne peut réécrire l’histoire. Mais une chose demeure certaine : le Sénégal aurait encore eu besoin de personnalités disposant de sa capacité d’écoute et de sa culture du dialogue.
Son véritable héritage : rassembler
L’héritage d’Alioune Badara Cissé ne devrait donc pas être enfermé dans les cérémonies commémoratives ou les hommages de circonstance.
Il devrait être transmis.
Aux responsables politiques, parce que l’exercice du pouvoir exige parfois de savoir écouter ceux qui contestent.
À l’opposition, parce que combattre une politique ne signifie pas combattre la Nation.
À la jeunesse, enfin, parce que la politique peut être une confrontation d’idées sans devenir une confrontation des personnes.
Alioune Badara Cissé avait ses convictions, ses combats et ses engagements. Mais il avait également cette faculté de maintenir ouverte une porte vers l’autre.
C’est peut-être cela, au fond, que le Sénégal a perdu avec lui : une voix qui pouvait être ferme sans être brutale, engagée sans être sectaire et politique sans cesser d’être profondément humaine.
Cinq ans après sa disparition, son souvenir ne devrait donc pas seulement inviter à regarder vers le passé.
Il devrait pousser le Sénégal à réfléchir à son avenir.
Car dans une République confrontée aux tensions et aux divisions, la capacité à se parler reste parfois la forme la plus élevée du patriotisme.
Par Ndiawar Diop
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