Les ombres de mon enfance : l’école de la misère, les sentiers de la faim et de la dignité
Par Ndiawar Diop
Il existe des enfances que l’on oublie avec le temps. Et puis il y a celles qui restent en nous comme une vieille chanson, une odeur, un chemin de poussière ou une voix que les années n’arrivent jamais à faire taire.
Mon enfance appartient à cette seconde catégorie.
Lorsque je ferme les yeux, je revois les HLM de mes premières années. Je revois cette concession familiale où la vie se partageait dans tous les sens du mot : les repas, les joies, les inquiétudes, les rires, les disputes, les silences et parfois même les quelques morceaux de pain qui semblaient devoir nourrir tout un monde.
Nous étions nombreux.
Frères, sœurs, oncles, cousins, neveux, nièces… Une grande famille réunie sous le même toit, avec peu de moyens mais beaucoup de chaleur humaine.
Nous n’avions pas grand-chose.
Mais nous avions les uns les autres.
La pauvreté était là, bien présente, parfois brutale. Elle nous rappelait chaque jour que certaines choses étaient réservées à d’autres. Les vêtements étaient parfois usés, les chaussures fatiguées par le temps, les repas modestes et les lendemains incertains.
Pourtant, je ne me souviens pas seulement du manque.
Je me souviens surtout de la dignité.
Je me souviens des regards qui nous encourageaient à tenir debout. Je me souviens de ces adultes qui, malgré leurs propres difficultés, nous apprenaient à ne pas voler, à ne pas mentir, à respecter les autres et à travailler pour gagner notre place dans la vie.
C’est là que j’ai compris que la richesse ne se mesure pas toujours à ce que l’on possède.
Parfois, la plus grande richesse est ce que l’on reçoit dans l’éducation d’une famille.
Chaque jour, l’école m’attendait au bout d’un long chemin.
Cinq kilomètres pour y aller.
Cinq kilomètres pour revenir.
Et parfois, quatre trajets dans la même journée.
Cela représentait près de vingt kilomètres parcourus quotidiennement.
Vingt kilomètres.
À pied.
Sous un soleil qui semblait parfois vouloir brûler la terre, sous le vent, dans la poussière, avec la fatigue qui pesait sur les jambes.
Mais je marchais.
Parce que je savais que quelque chose m’attendait au bout du chemin.
L’école.
Le savoir.
L’espoir.
L’avenir.
À chaque pas, je ne faisais pas seulement une distance.
Je construisais ma vie.
Mes pieds connaissaient la fatigue, mais mon esprit refusait d’abandonner. Le chemin devenait parfois interminable, mais mes rêves, eux, semblaient toujours plus loin que l’horizon.
Je ne savais pas encore exactement quel homme je deviendrais.
Mais je savais une chose : je voulais devenir quelqu’un.
Et chaque matin, sur ces chemins de poussière, je faisais un pas de plus vers cet inconnu.
Aujourd’hui, avec le recul des années, je comprends que cette pauvreté fut aussi une école.
Une école sans tableau noir.
Une école sans uniforme impeccable.
Une école sans confort.
Mais une école où j’ai appris la patience, le courage, la solidarité, la persévérance et surtout la valeur de la dignité.
La vie m’a enseigné que l’on peut manquer de beaucoup de choses sans être pauvre dans son âme.
Je rends donc hommage à mes parents.
À mes frères et à mes sœurs.
À mes oncles, mes tantes, mes cousins et mes proches.
À tous ceux qui, parfois sans le savoir, ont déposé une petite pierre sur le chemin qui m’a conduit jusqu’à l’homme que je suis devenu.
Je rends également hommage à ceux qui ont partagé cette enfance avec moi, à ceux qui ont connu les mêmes difficultés, les mêmes petits bonheurs et les mêmes rêves.
Si je suis aujourd’hui capable de regarder le passé avec gratitude, c’est parce que je comprends que chaque épreuve a laissé en moi une leçon.
La faim m’a appris à apprécier le pain.
La fatigue m’a appris la persévérance.
Le manque m’a appris la valeur des choses.
La famille m’a appris la solidarité.
L’école m’a appris que le savoir pouvait ouvrir des portes que la pauvreté semblait avoir fermées.
Et ces vingt kilomètres quotidiens m’ont appris une vérité que je n’ai jamais oubliée : on arrive parfois très loin simplement parce qu’on refuse de s’arrêter.
Aujourd’hui, je ne regarde plus mon enfance avec honte.
Je la regarde avec tendresse.
Je ne regrette pas les chemins difficiles.
Je remercie Allah de m’avoir permis de les parcourir.
Car ces chemins ont façonné mes pas, mes pensées, mes convictions et ma manière de regarder le monde.
Les ombres de mon enfance ne sont donc pas seulement des souvenirs douloureux.
Elles sont devenues une lumière.
Une lumière née de la difficulté, mais nourrie par l’amour.
Une lumière qui me rappelle d’où je viens.
Et lorsque je repense à cette concession des HLM, à cette famille nombreuse, à ces repas modestes, à ces chaussures usées et à ces longues routes vers l’école, une seule pensée me vient aux lèvres :
Alhamdoulilah.
Mashallah.
Tawakkaltu ‘ala Allah.
La hawla wa la quwwata illa billah.
Car parfois, les chemins les plus difficiles sont précisément ceux qui nous conduisent vers les plus belles destinations.
Par Ndiawar Diop
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