TALIBÉS DANS LA RUE : LE SILENCE D’UN PAYS DEVANT SES PROPRES ENFANTS!
– Par Ndiawar Diop
DE L’AUMÔNE AU BUSINESS, LE SYSTÈME QUI MAINTIENT NOS ENFANTS DANS LA RUE OU QUAND LA GÉNÉROSITÉ DEVIENT UN BUSINESS DE LA MISÈRE !
LE BUSINESS DES TALIBÉS : QUI S’ENRICHIT VRAIMENT SUR LA MISÈRE DE NOS ENFANTS ?
Il faut avoir le courage de regarder nos rues sans détourner les yeux. Il faut regarder ces enfants qui marchent pieds nus sous le soleil, un bol à la main, demandant quelques pièces à des inconnus pour pouvoir rentrer avec quelque chose. Il faut regarder ceux qui dorment dans des conditions indignes, ceux qui grandissent loin de leurs parents, loin d’une véritable protection, parfois loin même de l’enfance qu’ils devraient vivre.
Ils sont là. Tous les jours.
Nous les croisons devant les marchés, aux carrefours, devant les mosquées, dans les quartiers populaires, aux abords des grandes avenues. Nous les voyons tendre la main. Nous les voyons courir derrière les voitures. Nous les voyons sous la pluie. Nous les voyons dans la chaleur.
Et puis nous continuons notre chemin.
Il faut pourtant se poser une question simple : à quel moment avons-nous décidé qu’un enfant pouvait devenir invisible simplement parce qu’il appartient aux pauvres ?
On parle de développement, d’émergence, de modernité, de grands projets et de milliards investis. Mais quelle valeur ont nos grandes réalisations si, à quelques mètres de nos immeubles flambant neufs, un enfant est encore obligé de mendier pour manger ?
Le problème n’est pas l’enseignement religieux. Le problème n’est pas le fait qu’un enfant apprenne le Coran. Le problème commence lorsque la pauvreté, l’abandon, la mendicité forcée ou l’absence de contrôle transforment l’apprentissage en survie.
Il ne faut pas accuser tous les maîtres coraniques. Beaucoup accomplissent leur mission avec dévouement et vivent eux-mêmes dans des conditions difficiles. Mais il faut avoir le courage de protéger les enfants contre ceux qui pourraient utiliser la religion, la pauvreté ou la confiance des familles comme couverture à des pratiques indignes.
Car un enfant n’est pas une source de revenus.
Un enfant n’est pas une main tendue au milieu d’un carrefour.
Un enfant est une responsabilité.
La famille a sa responsabilité. La communauté a sa responsabilité. Les maîtres coraniques ont leur responsabilité. Les associations ont leur responsabilité. Et surtout, l’État ne peut pas regarder ailleurs lorsque des milliers d’enfants grandissent dans des conditions qui compromettent leur dignité et leur avenir.
Nous avons parfois une étrange manière de défendre nos traditions : nous nous mobilisons avec passion lorsque quelqu’un les critique, mais nous devenons silencieux lorsque certaines pratiques commises en leur nom font souffrir les plus vulnérables.
Il faut sortir de cette hypocrisie.
Protéger un talibé, ce n’est pas combattre la religion. C’est protéger un enfant.
Il faut des daaras dignes, contrôlées et accompagnées. Il faut que les enfants soient nourris, soignés, scolarisés et protégés. Il faut que les familles puissent savoir où se trouvent leurs enfants et dans quelles conditions ils vivent. Il faut surtout que la mendicité des enfants cesse d’être considérée comme une fatalité nationale.
Car nous avons suffisamment regardé ces enfants passer devant nous.
À force de les voir sans agir, ce n’est plus leur présence dans la rue qui devient scandaleuse : c’est notre indifférence.
Un pays se juge aussi à la manière dont il traite ceux qui n’ont ni voix, ni argent, ni pouvoir pour réclamer leurs droits.
Et ces petits garçons que nous croisons aujourd’hui dans nos rues ne sont pas seulement les enfants du Sénégal.
Ils sont le Sénégal de demain.
Mais il faut maintenant aller plus loin et poser une question que l’État ne peut plus esquiver : combien de temps allons-nous encore accepter que la mendicité des enfants devienne une véritable économie de la misère ?
Au Sénégal, donner l’aumône chaque matin fait partie de nos habitudes, de notre générosité et de notre tradition. Mais cette générosité, aussi noble soit-elle, ne doit jamais devenir une invitation à exploiter l’innocence. Car lorsque l’aumône devient une source de revenus réguliers, certains peuvent être tentés de faire venir, voire d’acheminer, des enfants de pays limitrophes vers le Sénégal précisément parce qu’ils savent qu’ici, la main tendue rapporte.
C’est là que l’État doit regarder la réalité en face.
Que font le ministère de la Famille et des Solidarités, le ministère de l’Intérieur, le ministère de la Justice, le ministère de l’Éducation nationale et les services chargés de la protection de l’enfance ?
Combien d’enfants étrangers arrivent sur notre territoire sans véritable contrôle ?
Qui les accompagne ?
Où sont-ils hébergés ?
Qui les encadre ?
Et surtout, qui récupère l’argent qu’ils récoltent dans nos rues ?
Il ne suffit plus de constater le phénomène, de faire quelques opérations ponctuelles ou de publier des communiqués lorsque l’émotion monte. Il faut une politique nationale, permanente et courageuse. Identifier les enfants, contrôler les structures qui les accueillent, sanctionner ceux qui les exploitent, protéger ceux qui sont en danger et offrir une véritable alternative aux familles vulnérables.
Parce qu’un pays qui laisse ses propres enfants mendier dans la rue et qui devient, par la même occasion, une destination pour l’acheminement d’enfants vulnérables venus des pays voisins doit avoir le courage de se regarder dans le miroir.
Notre générosité ne doit pas financer leur exploitation. Notre religion ne doit pas servir de couverture à un commerce de la pauvreté.
Et notre silence ne doit plus être complice.
Le gouvernement doit agir. Les ministères concernés doivent rendre des comptes. Les collectivités doivent prendre leurs responsabilités. Et nous, citoyens, devons également comprendre qu’une pièce donnée à un enfant dans la rue peut soulager sa faim aujourd’hui, mais qu’elle peut aussi contribuer à maintenir le système qui l’y enferme demain.
Il est temps de passer de la compassion à l’action.
Un talibé n’est pas une source de revenus. Un enfant venu d’un pays voisin n’est pas une marchandise.
La pauvreté n’est pas une profession. Et la rue n’est pas une école de vie pour un enfant.
Le Sénégal doit choisir : continuer à compter les pièces déposées dans les bols, ou commencer à compter les enfants que nous aurons sauvés.
— Ndiawer Diop
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