Islam et Afrique noire : quand l’histoire devient un procès à charge
– Par Ndiawar Diop
Il faut parfois avoir le courage de répondre aux récits qui nous dérangent, non pas parce qu’ils abordent des sujets interdits, mais parce qu’ils risquent, sous couvert de révélation historique, de remplacer une simplification par une autre.
Le livre de Marc Agbo, Islam and the Destruction of Black Africa, The History They Don’t Teach Us, pose une question légitime : celle de la place de l’islam dans l’histoire de l’Afrique noire, de la traite des esclaves, des conquêtes, des transformations culturelles et des rapports de pouvoir qui ont marqué le continent. Ces questions méritent d’être étudiées. Elles méritent même d’être étudiées sans complaisance.
Mais une question légitime peut conduire à une conclusion contestable.
Et c’est précisément là que commence mon désaccord.
Le titre lui-même, Islam and the Destruction of Black Africa, semble déjà avoir rendu le verdict avant même que le procès historique ne commence. L’islam serait le destructeur, l’Afrique noire la victime et l’histoire, le récit des crimes commis par l’un contre l’autre.
Mais de quelle Afrique parle-t-on ?
Et de quel islam ?
L’Afrique n’a jamais été une entité politique, culturelle ou religieuse homogène. Elle est un continent de peuples, de langues, de royaumes, d’empires, de traditions et de systèmes sociaux extraordinairement diversifiés.
Avant même l’expansion de l’islam, l’Afrique connaissait les guerres, les conquêtes, les rivalités dynastiques, les formes de servitude, les migrations et les transformations culturelles.
Présenter l’Afrique préislamique comme une sorte de paradis originel que l’islam serait venu détruire relève davantage du mythe que de l’histoire.
Il faut évidemment reconnaître les faits qui dérangent.
Oui, des sociétés musulmanes ont participé à des systèmes esclavagistes.
Oui, des conquêtes conduites par des pouvoirs musulmans ont été violentes.
Oui, certaines populations africaines ont été réduites en esclavage dans le cadre des réseaux transsahariens et de l’océan Indien.
Oui, l’islamisation a parfois accompagné des transformations profondes des structures politiques et culturelles.
Mais reconnaître ces faits ne nous autorise pas à commettre l’erreur inverse : transformer tous les musulmans en acteurs d’un même projet historique de destruction de l’Afrique.
L’histoire est beaucoup plus compliquée.
Et cette complexité est précisément ce qui semble manquer lorsqu’on transforme l’histoire de l’islam en Afrique en une longue marche de conquête et d’asservissement.
Car une question demeure : si l’islam n’avait été en Afrique qu’une force de destruction, comment expliquer l’extraordinaire développement de centres africains de savoir islamique ?
Prenons Tombouctou.
L’UNESCO décrit la ville comme une capitale intellectuelle et spirituelle aux XVe et XVIe siècles, avec la prestigieuse université coranique de Sankoré et de nombreuses madrasas. La ville était également un centre commercial majeur où circulaient l’or, le sel, le bétail, les céréales et les manuscrits.
Le Metropolitan Museum of Art rappelle lui aussi que Tombouctou et Djenné furent des centres de commerce et de savoir, tandis que des milliers d’étudiants venaient étudier à Sankoré, notamment l’astronomie, les mathématiques et la médecine.
Alors posons la question franchement :
peut-on sérieusement appeler cela simplement « destruction de l’Afrique noire » ?
L’histoire africaine musulmane comprend également le Mali, le Songhaï, les cités de la vallée du Niger, les sociétés haoussa, les royaumes et cités de la côte swahilie et une multitude d’autres expériences africaines.
L’islam n’a pas seulement pénétré l’Afrique ; il a été africanisé.
Des Africains l’ont adopté, enseigné, interprété, transmis et transformé. Des érudits africains ont écrit en arabe et dans des langues africaines utilisant l’alphabet arabe.
Des familles africaines ont construit des traditions religieuses et intellectuelles qui font aujourd’hui partie intégrante du patrimoine du continent.
C’est pourquoi présenter l’islam comme une simple force étrangère ayant « détruit » une Afrique authentique pose un problème fondamental : après plus d’un millénaire de présence, l’islam fait partie de l’histoire africaine elle-même.
Et ce n’est pas une opinion religieuse. C’est un constat historique.
Les manuscrits de Tombouctou en sont une illustration spectaculaire. L’UNESCO souligne qu’ils témoignent de siècles de civilisation et abordent non seulement la religion, mais également les mathématiques, la médecine, l’astronomie, la musique, la littérature, la poésie et l’architecture.
Voilà une partie de l’histoire que les slogans ne peuvent pas effacer.
Mais il y a plus important encore.
Qui a dit que les Africains étaient de simples victimes passives de leur propre histoire ?
C’est peut-être l’une des faiblesses les plus profondes des récits qui expliquent l’histoire africaine uniquement par l’arrivée de puissances extérieures.
Les Africains ont été acteurs.
Ils ont résisté.
Ils ont négocié.
Ils ont commerçé.
Ils ont conquis.
Ils ont vendu.
Ils ont acheté.
Ils ont conclu des alliances.
Ils ont adopté des religions.
Ils en ont parfois refusé d’autres.
Ils ont transformé les influences étrangères et les ont intégrées à leurs propres sociétés.
L’histoire du continent ne peut donc pas être racontée uniquement comme celle de victimes africaines face à des agresseurs étrangers.
Cette vision retire paradoxalement aux Africains une partie de leur propre agentivité.
Et c’est ici que la question de l’esclavage devient particulièrement délicate.
Il faut avoir l’honnêteté de reconnaître les responsabilités des sociétés musulmanes dans différentes formes de traite et d’esclavage.
Mais il faut également poser toutes les questions :
qui capturait les esclaves ?
Qui les vendait ?
Qui les achetait ?
Qui organisait les routes commerciales ?
Quels royaumes africains participaient à ces réseaux ? Quels marchands intervenaient ?
Quelles puissances étrangères ont ensuite développé la traite atlantique à une échelle considérable ?
L’histoire ne devient pas plus vraie parce qu’elle possède un seul coupable.
Elle devient plus vraie lorsqu’elle accepte plusieurs responsabilités.
C’est pourquoi il faut se méfier de la formule « traite arabe » lorsqu’elle devient une explication globale de l’esclavage africain. Elle risque de transformer des siècles d’histoires différentes en une seule mécanique ethnique et religieuse.
Et surtout, il ne faut jamais confondre musulman, arabe, Africain, marchand, conquérant et esclavagiste.
Ces catégories ne sont pas synonymes.
Un Africain peut être musulman.
Un musulman peut être africain.
Un Arabe peut être musulman, mais tous les musulmans ne sont évidemment pas arabes.
Et surtout, un crime commis par un individu ou un pouvoir musulman ne devient pas automatiquement un enseignement de l’islam.
C’est ici que le raisonnement doit être rigoureux.
Si un chrétien commet un crime, allons-nous conclure que le christianisme est nécessairement criminel ?
Si un athée commet un crime, allons-nous conclure que l’athéisme produit nécessairement le crime ?
Si un président musulman est corrompu, devons-nous accuser le Coran de corruption ?
Pourquoi appliquer alors à l’islam une règle que nous refusons d’appliquer aux autres ?
Une religion doit être étudiée à travers ses textes, ses doctrines, ses institutions, ses interprétations et les comportements de ses adeptes — mais il faut savoir distinguer ces différents niveaux.
Et surtout, une expérience personnelle, aussi douloureuse soit-elle, ne peut jamais devenir à elle seule une théorie générale de l’histoire.
C’est un principe élémentaire.
Une personne peut avoir été profondément blessée par un musulman.
Une famille peut avoir souffert entre les mains d’une communauté religieuse.
Un individu peut avoir vécu une expérience traumatisante dans une mosquée.
Il faut écouter cette personne.
Il faut reconnaître sa souffrance.
Mais transformer cette expérience en définition universelle de l’islam serait une erreur méthodologique.
Une mauvaise expérience est une réalité personnelle. Elle n’est pas automatiquement une réalité universelle.
Le problème apparaît lorsque le vécu individuel devient le prisme à travers lequel toute une civilisation est jugée.
C’est alors que l’histoire cesse d’être une recherche et devient une accusation.
Je ne dis pas cela pour blanchir l’histoire musulmane.
Bien au contraire.
Une défense sérieuse de l’islam doit pouvoir regarder son histoire en face.
Il y a eu des violences.
Il y a eu des injustices.
Il y a eu de l’esclavage.
Il y a eu des conquêtes.
Il y a eu des conflits entre musulmans eux-mêmes.
Il y a eu des dirigeants qui ont utilisé la religion pour consolider leur pouvoir.
Mais il y a aussi eu des savants.
Des universités.
Des bibliothèques.
Des manuscrits.
Des médecins.
Des astronomes.
Des juristes.
Des commerçants.
Des architectes.
Des philosophes.
Des poètes.
Des empires africains.
Des sociétés africaines musulmanes.
Des traditions intellectuelles africaines.
Et tout cela appartient également à l’histoire.
L’histoire de Tombouctou est particulièrement révélatrice. La ville a connu une période de rayonnement intellectuel et spirituel liée au monde islamique, tout en restant profondément africaine. Le Met rappelle notamment que le pèlerinage de Mansa Musa à La Mecque en 1324 a renforcé les connexions entre le Mali et le monde islamique et a contribué au développement de Tombouctou comme centre d’étude islamique.
Voilà pourquoi le problème n’est pas de savoir s’il faut « défendre l’islam » contre l’histoire.
Le véritable problème est de savoir si nous voulons défendre l’histoire contre les simplifications.
Car l’islam n’a pas été seulement une religion venue d’ailleurs pour transformer l’Afrique.
Il est devenu une composante de plusieurs histoires africaines.
Il a été accepté par certains, combattu par d’autres, adapté par beaucoup et profondément transformé par les sociétés qui l’ont adopté.
Et c’est précisément ce que les récits binaires ont tendance à oublier.
Il faut donc poser une autre question au livre de Marc Agbo : lorsqu’il parle de « destruction de Black Africa », parle-t-il réellement de l’Afrique dans toute sa diversité ou d’une certaine conception idéalisée d’une Afrique originelle ?
Car quelle serait cette Afrique pure ?
Quelle religion aurait-elle pratiquée ?
Quelles langues aurait-elle parlées ?
Quel système politique aurait-elle adopté ?
Quel modèle social aurait-elle suivi ?
Et surtout, à quelle date aurait-elle cessé d’être « pure » ?
L’Afrique n’a jamais été immobile.
Elle a toujours changé.
Elle a toujours absorbé des influences.
Elle a toujours produit de nouvelles identités.
C’est précisément ce qui fait sa richesse.
Décoloniser l’histoire africaine ne devrait donc pas consister à remplacer un récit eurocentrique par un récit anti-arabe ou anti-musulman.
Ce serait simplement remplacer une simplification par une autre.
La véritable décolonisation consiste à rendre à l’Afrique son histoire complète : ses grandeurs et ses faiblesses, ses victimes et ses acteurs, ses résistances et ses collaborations, ses héros et ses responsables, ses conquêtes et ses défaites.
Et surtout, à reconnaître que les Africains ont toujours été des sujets de leur histoire, et jamais uniquement des objets de l’histoire des autres.
C’est pourquoi je refuse cette facilité intellectuelle qui consiste à dire : « L’islam a détruit l’Afrique. »
Non.
L’islam a profondément transformé certaines sociétés africaines.
Par endroits, cette transformation a été violente.
Ailleurs, elle a été progressive.
Dans d’autres contextes, elle a été volontaire, intellectuelle, commerciale ou politique.
Et parfois, elle a produit des conflits.
Mais elle a aussi produit des savoirs, des États, des cultures et des patrimoines qui sont aujourd’hui indissociables de l’histoire africaine.
Voilà pourquoi il faut raconter toute l’histoire.
Pas seulement celle qui accuse.
Pas seulement celle qui disculpe.
Pas seulement celle qui confirme nos convictions.
Toute l’histoire.
Parce que celui qui reproche aux autres d’avoir caché une partie de l’histoire ne doit pas, à son tour, sélectionner uniquement les épisodes qui confortent sa propre thèse.
L’histoire n’est pas un tribunal destiné à condamner une religion.
Elle est une enquête permanente sur l’être humain.
Et si nous voulons réellement comprendre l’Afrique, nous devons sortir des slogans, des ressentiments et des expériences individuelles érigées en vérités universelles.
Décoloniser l’histoire, ce n’est pas changer de coupable. C’est refuser les récits qui nous empêchent de voir toute la complexité de notre propre passé.
Ndiawar Diop
Chroniqueur – Analyste
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