ÉDITORIAL – Défendre l’état civil des Sénégalais n’est pas de la xénophobie, c’est défendre l’État de droit
Le débat est devenu passionnel. À peine évoque-t-on la nécessité de protéger l’état civil sénégalais que certains dégainent aussitôt l’accusation de « xénophobie ». Cette facilité intellectuelle ne rend service à personne. Elle empêche un débat serein sur une question pourtant fondamentale : un État peut-il protéger l’intégrité de son état civil sans être accusé de rejeter les étrangers ? La réponse est oui.
Les chiffres communiqués par l’Agence nationale de l’état civil (ANEC) sont suffisamment éloquents pour interpeller. Plus de 76 000 enfants accueillis dans les structures de la petite enfance ne disposent toujours pas d’un acte de naissance. Autrement dit, des milliers de jeunes Sénégalais grandissent sans la première reconnaissance juridique de leur existence. C’est un problème national majeur.
Les Nations unies, l’UNICEF et le PNUD rappellent depuis plusieurs années que l’enregistrement des naissances constitue un droit fondamental et qu’il est indispensable pour garantir l’accès à l’école, aux soins de santé, à la protection sociale et, plus largement, à la citoyenneté. L’objectif 16.9 des Objectifs de développement durable vise d’ailleurs à assurer une identité juridique pour tous, notamment grâce à l’enregistrement des naissances.
Il est donc difficile de soutenir que protéger l’état civil serait une idée extrémiste. Au contraire, c’est une exigence reconnue par les organisations internationales et appliquée dans la quasi-totalité des États modernes.
Le Sénégal est réputé pour sa Teranga. Cette hospitalité est une richesse nationale dont nous pouvons être fiers. Mais la Teranga n’a jamais signifié le laxisme administratif. Accueillir dignement des étrangers, respecter leurs droits et lutter contre toutes les formes de discrimination ne dispense pas un État de protéger ses registres d’état civil, de vérifier les identités et de prévenir les fraudes documentaires.
Tous les grands pays démocratiques procèdent ainsi. En Europe comme en Amérique du Nord, les administrations de l’état civil sont soumises à des procédures strictes de vérification. L’obtention d’un acte de naissance, d’une carte d’identité, d’un passeport ou d’une nationalité répond à des règles précises, des contrôles documentaires et, lorsque nécessaire, à des enquêtes administratives. Personne ne qualifie automatiquement ces mécanismes de xénophobes. Ils sont considérés comme des instruments normaux de protection de l’intérêt général.
C’est dans ce contexte que certains mouvements nationalistes, dont celui dirigé par Pape Tahirou Sarr, affirment défendre une meilleure protection de l’état civil sénégalais. Cette position mérite d’être examinée sur le fond plutôt que rejetée par des étiquettes. Revendiquer une administration rigoureuse, demander que les actes d’état civil soient établis conformément à la loi ou souhaiter lutter contre les fraudes documentaires ne constitue pas, en soi, une hostilité envers les étrangers.
Il convient toutefois de rappeler un principe essentiel : la protection de l’état civil doit toujours s’exercer dans le respect de la dignité humaine, des droits fondamentaux et de la présomption de bonne foi des personnes. La lutte contre la fraude ne doit jamais devenir un prétexte à la stigmatisation d’une communauté, d’une nationalité ou d’une origine.
Le véritable adversaire n’est pas l’étranger honnête qui respecte les lois du Sénégal. Le véritable danger réside dans les falsifications, les usurpations d’identité, les réseaux de fraude documentaire et toutes les pratiques susceptibles d’affaiblir la fiabilité des registres publics. Si ces phénomènes existent, ils doivent être combattus avec fermeté par les institutions compétentes, sur la base de preuves et dans le respect de la loi.
Le partenariat récemment signé entre l’ANEC et l’ANPECTP montre d’ailleurs que l’État lui-même reconnaît l’importance stratégique de l’état civil. Lorsque les autorités investissent pour enregistrer davantage de naissances et améliorer la fiabilité des registres, elles ne font qu’exercer l’une des missions essentielles de tout État moderne.
Le Sénégal gagnerait donc à sortir des procès d’intention. Il est possible d’être profondément attaché à la Teranga tout en exigeant une administration forte. Il est possible de défendre les droits des étrangers tout en protégeant les droits des citoyens sénégalais. Il est possible de lutter contre la xénophobie tout en refusant le désordre administratif.
Protéger l’état civil n’est pas fermer les portes du Sénégal. C’est préserver la crédibilité de nos institutions, sécuriser les droits de nos enfants et garantir que chaque citoyen soit reconnu, protégé et identifié conformément à la loi. Ce combat ne devrait pas opposer les Sénégalais ; il devrait, au contraire, les rassembler.
Ndiawar Diop


















































