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SM10 Agro de Sadio Mané : investissement historique ou premier test grandeur nature entre business, pouvoir et politique ? Par Ndiawar Diop

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SM10 Agro de Sadio Mané investissement historique ou premier test grandeur nature entre business, pouvoir et politique

SM10 Agro de Sadio Mané : investissement historique ou premier test grandeur nature entre business, pouvoir et politique ?

Chronique de Ndiawar Diop

Le 19 septembre 2026, à Bambali, dans la région de Sédhiou, l’enfant du terroir a posé la première pierre d’un ambitieux parc agro-industriel destiné à transformer la mangue et à créer de la valeur directement en Casamance. Le projet est annoncé à 11,7 milliards de francs CFA, sur un dispositif comprenant une plantation pouvant atteindre 500 hectares, une capacité de traitement annoncée à 8 500 tonnes par an et plus d’un millier d’emplois directs au démarrage. À terme, les projections évoquées publiquement vont jusqu’à 2 500 emplois directs et indirects.

Sur le papier, le projet est difficile à ignorer. Dans une région où la production agricole souffre encore du manque d’infrastructures de conservation, de transformation et d’écoulement, installer une véritable chaîne industrielle autour de la mangue peut changer l’économie locale. L’ambition de SM10 AGRO ne consiste d’ailleurs pas simplement à planter des manguiers. Il s’agit de produire, trier, conditionner, transformer et exporter.

Le projet prévoit notamment des unités consacrées à la pulpe et à la purée de mangue, à la mangue séchée et au beurre de mangue, ainsi qu’un centre de formation et un dispositif de recherche-développement. Le site industriel devrait être accompagné d’une plantation de manguiers Kent pouvant compter environ 78 000 arbres. Le calendrier présenté par SM10 AGRO prévoit une montée en puissance progressive, avec une plateforme de tri annoncée pour 2027, les premières plantations et la mise en production industrielle au cours de la même année, puis une montée vers la pleine capacité à l’horizon 2031.

C’est là que le choix de Bambali prend tout son sens. Sadio Mané ne va pas investir à Dakar, à Diamniadio ou dans une zone industrielle déjà équipée. Il revient dans son village natal. Le geste possède donc une dimension économique, mais également affective et symbolique. Il signifie que la réussite internationale peut, au moins dans son principe, retourner vers le territoire qui a vu naître celui qui en bénéficie.

Sadio Mané a expliqué que son ambition était notamment de faire en sorte qu’une plus grande partie de la richesse tirée de la terre reste au Sénégal. Le diagnostic présenté lors du lancement est sévère : selon le promoteur, la région de Sédhiou perdrait entre 30 et 40 % de sa production de mangues faute de moyens suffisants de stockage et de transformation.

Le projet entend précisément attaquer ce problème à sa racine : ne plus seulement vendre le fruit brut, mais transformer localement une partie de la production et conquérir des marchés à plus forte valeur ajoutée.
Voilà le véritable intérêt de SM10 AGRO.

Mais voilà aussi son premier grand risque : l’écart entre le rêve industriel et la réalité industrielle.
Un verger de 500 hectares ne produit pas immédiatement. Les manguiers ont besoin de temps. Une usine ne fonctionne pas uniquement parce qu’elle est construite. Elle a besoin d’une matière première régulière, de personnel qualifié, d’eau, d’énergie, de maintenance, de logistique, de débouchés commerciaux, de normes sanitaires, de certifications et surtout de clients.

La vraie question ne sera donc pas de savoir si Sadio Mané peut poser une première pierre. La vraie question sera de savoir si SM10 AGRO pourra maintenir une activité industrielle compétitive pendant dix, quinze ou vingt ans.

C’est ici que les chiffres doivent être regardés avec prudence.
Le montant de 11,7 milliards de FCFA est désormais celui communiqué pour le projet. Mais les premières annonces parlaient de 11 milliards. Une autre présentation évoque une enveloppe de 11,7 milliards, avec environ 8,7 milliards consacrés à l’usine et environ 3 milliards à la plantation. SM10 AGRO évoque par ailleurs un investissement estimé à 11,7 milliards sur son site officiel. Une communication antérieure faisait également état d’un investissement supplémentaire de 3,22 milliards de FCFA.

Ces différences ne signifient pas nécessairement contradiction ou opacité : elles peuvent correspondre à des phases différentes du projet, à des investissements additionnels ou à des périmètres comptables différents. Mais elles méritent d’être clarifiées publiquement. Pour un investissement de cette taille, les Sénégalais ont intérêt à savoir ce qui relève du capital initial, des financements complémentaires, des investissements futurs et des éventuels avantages publics.

Autre chiffre à manier avec précaution : celui des emplois.
Sadio Mané a annoncé plus de 1 000 emplois directs au démarrage. Certaines communications évoquent ensuite un potentiel de 2 500 emplois à terme, en incluant différents effets directs et indirects. Le site de SM10 AGRO indique aujourd’hui 327 emplois fixes hors saisonniers dans son modèle cible. Ces données peuvent parfaitement correspondre à des étapes différentes du déploiement, mais elles montrent pourquoi il faut éviter de présenter toutes les projections comme des emplois immédiatement disponibles.

La même prudence vaut pour la capacité industrielle. Les communications officielles et médiatiques parlent principalement de 8 500 tonnes de mangues traitées par an, alors qu’une présentation rapportée par l’APS évoquait 10 500 tonnes de production annuelle. Là encore, il faudra distinguer clairement capacité de traitement, capacité de production et capacité maximale après extension.

C’est précisément à ce niveau que commence le vrai débat économique. Parce que 11,7 milliards de francs CFA, ce n’est pas seulement une belle annonce : c’est un pari industriel. Et comme tout pari industriel, il comporte des risques.

Le premier est le risque agricole. Une usine de transformation de mangues doit être alimentée régulièrement. Si la production locale n’est pas suffisamment organisée, SM10 AGRO devra sécuriser son approvisionnement auprès de producteurs, de coopératives ou de ses propres plantations. Le deuxième est climatique : pluies irrégulières, sécheresse, maladies, ravageurs, dégradation des sols et évolution des températures peuvent affecter les rendements.

Le troisième est logistique. Une usine moderne dans le sud du Sénégal ne peut être compétitive si les routes, le transport, la chaîne du froid, l’électricité, l’accès à l’eau et les connexions aux marchés restent insuffisants.

Le quatrième est commercial. Transformer la mangue est une chose ; vendre régulièrement de la purée, du beurre de mangue ou de la mangue séchée sur les marchés européens, africains et moyen-orientaux en est une autre. Les entreprises sénégalaises doivent affronter des concurrents déjà installés, des exigences sanitaires strictes, des normes de traçabilité et des coûts logistiques qui peuvent rapidement réduire les marges.

Il existe aussi un risque de gouvernance. Plus un projet devient important pour un territoire, plus il faut éviter qu’il soit confondu avec une œuvre personnelle, un patrimoine familial, une opération de communication ou une structure dépendante de la popularité de son promoteur. SM10 AGRO devra devenir une véritable entreprise, avec une gouvernance professionnelle, des comptes lisibles, des objectifs mesurables et une gestion qui ne dépend pas de la carrière sportive de Sadio Mané.

Et c’est ici que la politique entre dans le débat. La présence d’Ousmane Sonko, président de l’Assemblée nationale, à la cérémonie du 19 septembre a immédiatement suscité des commentaires. Il ne s’agissait pas d’un simple responsable local : la personnalité de Sonko, son rôle institutionnel et son poids politique rendent mécaniquement sa présence beaucoup plus visible.

Mais il faut distinguer deux choses.
La première est un fait : Ousmane Sonko a présidé la cérémonie de pose de la première pierre, en présence notamment du ministre de l’Industrie et du Commerce, Serigne Guèye Diop, ainsi que des autorités administratives, territoriales, coutumières et des populations.

La seconde est une interprétation : certains peuvent y voir un rapprochement politique ou une volonté d’associer SM10 AGRO au pouvoir en place. La présence d’un responsable politique à une cérémonie économique ne suffit cependant pas, à elle seule, à établir que le projet est politiquement porté ou que son promoteur adhère à une quelconque ligne partisane.

Il serait donc excessif de transformer une photographie de cérémonie en preuve d’un engagement politique. Mais il serait tout aussi naïf de prétendre que la politique ne produit aucun effet sur l’image d’un tel événement.

Au Sénégal, l’image compte. La photographie compte. Le contexte compte. Et lorsqu’un investissement privé de plusieurs milliards est lancé dans une région stratégique par l’un des sportifs sénégalais les plus connus au monde, la présence d’un homme politique aussi identifié qu’Ousmane Sonko crée forcément une lecture politique chez une partie de l’opinion.

C’est une question de communication, plus que de culpabilité. Le lendemain même de la cérémonie de Bambali, Sadio Mané a été reçu au Palais de la République par le président Bassirou Diomaye Faye. Le joueur a publiquement indiqué que leurs échanges avaient notamment porté sur SM10 AGRO et a remercié le chef de l’État pour son écoute et l’attention accordée au projet.

Là encore, deux lectures sont possibles.
La lecture institutionnelle est parfaitement compréhensible : un chef de l’État reçoit un grand sportif sénégalais qui vient d’annoncer un investissement de 11,7 milliards dans l’une des régions prioritaires du pays. L’agriculture, la transformation locale, l’emploi des jeunes et le développement de la Casamance font partie des sujets officiellement mis en avant par les autorités.

La deuxième lecture est politique : pourquoi fallait-il que la cérémonie soit présidée par Ousmane Sonko et que, dès le lendemain, Sadio Mané soit reçu par Diomaye Faye ?

Cette question peut être posée. Mais elle ne doit pas être transformée en accusation sans éléments supplémentaires.
En réalité, le problème n’est peut-être pas que des politiques aient été présents. Le problème est la manière dont cette présence peut être perçue.

Sadio Mané aurait-il dû organiser une cérémonie strictement privée, sans responsables politiques ? C’est une question de stratégie de communication. Pour un projet bénéficiant de l’accompagnement institutionnel de l’APIX et d’avantages prévus par le cadre d’investissement, la présence des autorités n’est pas surprenante. L’APIX a d’ailleurs indiqué accompagner le projet et a fait état d’exonérations fiscales et douanières pendant cinq ans pour certains équipements nécessaires à sa réalisation.

Mais ces avantages publics rendent justement indispensable une communication extrêmement transparente. Si l’État accompagne un investisseur privé, le citoyen doit savoir où commence l’accompagnement administratif et où s’arrête le soutien financier public. Il faut distinguer une exonération fiscale prévue par la loi d’un financement public direct. Il faut distinguer la facilitation administrative d’une prise de participation. Il faut savoir qui possède quoi, qui finance quoi, qui supporte les risques et qui bénéficiera des éventuels profits.

Ce sont ces questions qui protégeront SM10 AGRO contre les procès d’intention. Car le plus grand danger pour Sadio Mané serait peut-être de laisser son projet devenir une affaire politique alors qu’il devrait rester d’abord une affaire économique.

Son capital symbolique est immense. Son nom suffit à attirer l’attention. Son parcours personnel lui donne une crédibilité populaire exceptionnelle. Mais cette force peut devenir une faiblesse si l’entreprise est associée trop fortement à un camp politique.

Le football a déjà montré combien les héros nationaux peuvent être récupérés symboliquement par les camps politiques. Sadio Mané aurait donc intérêt, comme chef d’entreprise, à maintenir une ligne simple : dialoguer avec l’État quel que soit le gouvernement, travailler avec les institutions sans devenir l’instrument d’un parti, et publier régulièrement les résultats économiques du projet.
Car SM10 AGRO ne devra pas être jugé sur la couleur politique des invités à sa cérémonie. Il devra être jugé sur ses résultats.

Combien d’emplois réellement créés ?
Combien de producteurs réellement intégrés ?
Combien de tonnes réellement transformées ?
Quel chiffre d’affaires ?
Quelle part exportée ?
Quelle rémunération pour les producteurs ?
Quelle fiscalité effectivement payée après les exonérations ?
Quelle proportion de cadres et techniciens recrutés localement ?
Quel impact réel sur les femmes et les jeunes ?
Quelle rentabilité ?
Quel niveau de transformation locale ?
Et surtout : combien de temps l’usine pourra-t-elle fonctionner sans subvention exceptionnelle ou traitement particulier ?

Voilà les questions qui auront plus de valeur que toutes les polémiques politiques.

Il existe également une question territoriale plus large. Bambali ne peut pas devenir une île industrielle au milieu d’un territoire insuffisamment connecté. Le projet dépendra nécessairement des infrastructures régionales. Les populations locales ont déjà rappelé l’importance de l’amélioration des axes routiers et du désenclavement, notamment autour de la boucle du Boudié. L’État, de son côté, présente Sédhiou, Kolda et Ziguinchor comme un pôle territorial stratégique du Sénégal 2050 et a fait du Plan Diomaye pour la Casamance un cadre de développement régional.

Cette convergence est économiquement logique. Elle devient politiquement sensible seulement si l’on transforme l’investissement privé en opération de communication gouvernementale. Il faut donc laisser au projet le temps de faire ses preuves.
Sadio Mané a le mérite de prendre un risque avec son propre argent et son propre nom. C’est fondamental. Beaucoup de discours sur le développement du Sénégal restent au stade des slogans. Ici, une première pierre est posée, un investissement chiffré est annoncé, une usine doit être construite, des plantations doivent être réalisées et un marché doit être conquis.

Mais une première pierre n’est pas encore une usine. Une plantation annoncée n’est pas encore une récolte.Un emploi annoncé n’est pas encore un salaire. Une capacité industrielle projetée n’est pas encore une tonne transformée. Et 11,7 milliards annoncés ne signifient pas nécessairement que la totalité de cette somme a déjà été dépensée.

C’est précisément cette différence entre l’annonce, l’investissement engagé, l’investissement réalisé et le résultat obtenu qu’il faudra suivre dans les prochaines années.

Quant à la politique, elle devrait rester à sa place.
Sadio Mané n’a pas besoin d’être présenté comme un homme du pouvoir pour que son projet soit respectable. Il n’a pas davantage besoin d’être présenté comme un opposant pour que ses interrogations ou ses choix soient légitimes. Son projet peut être soutenu par l’État sans appartenir à l’État. Il peut bénéficier de l’accompagnement de l’APIX sans devenir une opération politique. Il peut recevoir Sonko et Diomaye sans que cela constitue automatiquement une adhésion partisane.

Le meilleur service que les autorités puissent rendre à SM10 AGRO est donc de l’accompagner dans le strict respect des règles, sans l’étouffer sous la communication politique. Et le meilleur service que Sadio Mané puisse rendre à son propre investissement est de faire preuve de transparence, de professionnaliser davantage sa gouvernance et de publier périodiquement des indicateurs vérifiables.

Parce que le véritable hommage de Sadio Mané à Bambali ne sera pas la cérémonie du 19 septembre 2026.
Ce sera le jour où un jeune de Sédhiou pourra dire : « Je n’ai pas eu besoin de quitter mon terroir pour trouver un emploi. »
Ce sera le jour où un producteur de mangues pourra vendre sa récolte dans des conditions rémunératrices au lieu de regarder une partie de sa production pourrir.
Ce sera le jour où une mangue produite à Bambali quittera le Sénégal non plus seulement comme fruit brut, mais comme produit transformé portant davantage de valeur ajoutée.
Et ce sera surtout le jour où SM10 AGRO pourra fonctionner comme une entreprise solide, indépendamment des gouvernements, des partis, des cérémonies et des photographies officielles.

À Bambali, Sadio Mané n’a pas seulement planté une première pierre. Il a planté un pari de 11,7 milliards de francs CFA. Le temps dira si ce pari deviendra une véritable industrie ou restera une belle promesse. Pour l’heure, il faut souhaiter que la politique ne mange pas la mangue avant même qu’elle ne mûrisse.

Ndiawar Diop
www.NdiawarDiop.Com
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