Cinq commissions d’enquête, mille promesses… et toujours la facture à payer !
Par Ndiawar Diop | NdiawarDiop.Com
Au Sénégal, la rupture avait été annoncée avec tambours, trompettes et promesses de lendemains radieux. Aujourd’hui, les commissions d’enquête se multiplient, les dossiers du passé ressortent des tiroirs et les responsables politiques s’échangent les regards soupçonneux. Pendant ce temps, le citoyen, lui, continue de regarder son portefeuille comme on consulte un malade en soins intensifs : avec inquiétude et sans garantie de guérison.
Le 13 octobre 2026, à l’ouverture de la session parlementaire, Ousmane Sonko, désormais président de l’Assemblée nationale, a annoncé le dépôt de cinq propositions de résolution visant à créer de nouvelles commissions d’enquête parlementaires. Petro-Tim, Kosmos Energy, lutte contre les inondations, fonds spéciaux, financements de Banco Santander, électrification rurale, projet Intermac et accord sanitaire avec les États-Unis : voilà de quoi occuper les députés pendant un bon moment.
Cinq commissions ! À ce rythme, il faudra bientôt créer une commission pour enquêter sur les commissions, puis une sous-commission pour vérifier si la première commission a correctement rempli son formulaire.
Trêve de plaisanterie : la transparence est indispensable. L’argent public n’est la propriété ni d’un ancien président, ni d’un ministre en exercice, ni d’un parti politique, encore moins d’une majorité parlementaire. Il appartient aux Sénégalais. Ceux qui l’ont géré doivent répondre de leurs actes si des irrégularités sont établies. Mais attention : une enquête n’est pas une condamnation, et une accusation médiatisée ne remplace pas une décision de justice.
Le problème n’est donc pas d’enquêter. Le problème, c’est de savoir si le Sénégal enquête pour avancer ou s’il avance désormais au rythme de ses enquêtes.
La rupture : nouvelle méthode ou nouvelle saison politique ?
Il fut un temps où l’on promettait de changer le système. Aujourd’hui, le système semble surtout occupé à examiner les factures laissées par ses prédécesseurs. Certes, il faut ouvrir les placards lorsque des soupçons sérieux existent. Mais, à force de regarder dans le rétroviseur, on risque de manquer le virage qui se trouve devant soi.
Le citoyen n’a pas voté uniquement pour assister à une interminable série de révélations. Il attend des emplois, des routes praticables, des hôpitaux fonctionnels, des écoles dignes de ce nom, une administration efficace et des perspectives pour sa jeunesse.
La rupture ne peut pas se limiter à changer les personnes qui tiennent le micro lorsqu’il s’agit de dénoncer les fautes des autres. Elle doit aussi changer les pratiques, les résultats et la manière de gouverner. Car, soyons sérieux : si l’ancien régime a laissé des problèmes, le nouveau régime ne peut pas transformer leur inventaire en programme permanent. À un moment, il faudra bien passer du procès-verbal au bilan, du discours au résultat et de la promesse à la réalisation.
L’argent public : transparence pour les adversaires, discrétion pour les amis ?
La question mérite d’être posée sans détour. Pourquoi certains dossiers semblent-ils susciter davantage d’enthousiasme que d’autres ?
Selon quels critères choisit-on les affaires à examiner ? Et les mêmes exigences seront-elles appliquées aux anciens responsables, aux alliés politiques et aux dirigeants actuellement aux commandes ?
Les divergences apparues jusque dans l’environnement du pouvoir sur le contrôle de certains fonds montrent que la transparence n’est pas toujours un exercice aussi confortable qu’on le prétend.
Aminata Touré a notamment demandé une enquête sur les fonds liés au programme Jam pour la paix en Casamance. Ce type d’initiative rappelle une vérité élémentaire : dès qu’il est question d’argent public, personne ne devrait bénéficier d’un passe-droit politique. Il serait dommage que la reddition des comptes devienne une sorte de justice à abonnement : accès illimité pour les adversaires, période d’essai pour les alliés et service indisponible lorsqu’il s’agit de ses propres proches. La République mérite mieux que cette géométrie variable. Si les règles doivent s’appliquer, qu’elles s’appliquent à tous. Hier, aujourd’hui et demain.
La dette, elle, ne fait pas de politique
Pendant que les responsables politiques débattent des responsabilités du passé, la réalité économique, elle, ne prend aucun congé parlementaire. Les difficultés liées à l’endettement du Sénégal sont considérables. Reuters rapportait le 13 octobre que le pays cherchait à accélérer la restructuration de sa dette et à obtenir un nouveau soutien financier de 2,2 milliards de dollars du Fonds monétaire international. Les estimations révisées de la dette ont atteint environ 130 % du produit intérieur brut, après la révélation d’emprunts antérieurs largement sous-déclarés.
Voilà un dossier qui ne se réglera ni par des applaudissements dans l’hémicycle ni par des déclarations indignées devant les caméras.
La dette réclame des décisions courageuses, une gestion rigoureuse et des résultats mesurables. Elle exige aussi que les efforts ne soient pas systématiquement imposés aux ménages les plus fragiles.
Car, pour le Sénégalais ordinaire, le véritable indicateur économique n’est pas le nombre de conférences de presse consacrées à la situation financière du pays. C’est le prix du riz, de l’huile, du transport, du loyer et des médicaments. C’est la possibilité de nourrir sa famille sans devoir transformer chaque fin de mois en opération de survie. Les chiffres peuvent être présentés dans de beaux tableaux. Mais lorsque le panier de la ménagère se vide plus vite que les promesses ne se réalisent, la communication gouvernementale finit par manquer de calories.
Le peuple attend les résultats, pas une série télévisée
Le danger de toute alternance est connu : gagner la bataille électorale sans réussir suffisamment vite la bataille du quotidien. Les attentes étaient immenses. La promesse de rupture avait mobilisé une partie importante de la population, notamment une jeunesse lassée du chômage, des inégalités et des discours politiques répétitifs. Cette espérance mérite du respect. Elle ne saurait être entretenue indéfiniment par des annonces dont les effets concrets restent à démontrer. Le citoyen veut savoir combien d’emplois ont été créés, quelles mesures ont réellement amélioré son pouvoir d’achat, quelles infrastructures ont été livrées et quels services publics fonctionnent mieux qu’hier.
Autrement dit, il veut un bilan.
Et c’est précisément là que le sarcasme devient nécessaire : au Sénégal, on risque bientôt de connaître davantage le calendrier des auditions parlementaires que celui des réalisations économiques. On saura peut-être bientôt qui a signé quel document il y a dix ans, mais il reste essentiel de savoir qui permettra à un jeune diplômé de trouver un emploi demain.
Une commission d’enquête peut éclairer le passé. Elle ne peut pas, à elle seule, construire l’avenir.
Libertés publiques : la rupture ne doit pas oublier les droits
La transformation d’un pays ne se mesure pas uniquement à sa capacité à poursuivre les irrégularités présumées. Elle se mesure également à la solidité de ses institutions, au respect des procédures et à la protection des droits fondamentaux.
Les controverses autour du durcissement de la législation sur les relations homosexuelles et les arrestations signalées depuis le début de l’année ont suscité des inquiétudes sur les libertés individuelles, les garanties procédurales et l’accès aux soins. Les informations rapportées par The Guardian le 15 octobre appellent un examen sérieux et contradictoire.
L’État de droit ne peut pas fonctionner à la carte. Les garanties juridiques ne devraient pas dépendre de la popularité d’une personne, de son orientation sexuelle supposée ou réelle, ni de la capacité d’un groupe à mobiliser l’opinion contre elle.
On peut débattre des lois, défendre ses convictions et exprimer ses désaccords. Mais gouverner exige de protéger les droits de tous, y compris ceux des personnes que la majorité n’apprécie pas.
La rupture serait bien fragile si elle se montrait intraitable sur les fautes présumées du passé, mais hésitante lorsqu’il s’agit de défendre les principes qui fondent une démocratie.
Diomaye et Sonko : les équilibres politiques ne nourrissent personne
Les relations entre le président Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko continuent également d’alimenter les interrogations sur l’organisation et l’équilibre du pouvoir. Il ne sert à rien d’inventer des querelles ou de transformer chaque divergence supposée en crise institutionnelle.
Mais une question demeure légitime : les responsabilités sont-elles suffisamment claires pour que l’État avance avec cohérence ?
Le Sénégal n’a pas besoin d’un feuilleton permanent sur les rapports entre ses dirigeants. Il a besoin d’une direction lisible, de décisions cohérentes et d’institutions qui fonctionnent indépendamment des fidélités personnelles. Le pays ne peut pas se permettre que les équilibres internes de la majorité deviennent plus importants que les urgences nationales.
Les citoyens n’ont pas confié les affaires publiques à leurs dirigeants pour arbitrer quotidiennement leurs rapports de force. Ils attendent que ces dirigeants règlent les problèmes du pays.
La politique est un moyen de servir la nation, pas un spectacle dont la population serait condamnée à payer le billet sans jamais voir la fin de la représentation.
Opposition et majorité : même règle, même exigence
L’opposition ne doit pas rejeter systématiquement toute initiative du pouvoir au seul motif qu’elle vient du camp adverse. Elle doit contrôler, proposer des alternatives et contribuer à la qualité du débat public.
Mais elle doit également accepter le principe qu’elle réclame aujourd’hui : répondre des actes de ses propres responsables lorsque des questions légitimes se posent.
De son côté, la majorité ne peut pas confondre victoire électorale et autorisation permanente. Une majorité parlementaire solide n’est pas dispensée de rendre des comptes. Au contraire, son pouvoir lui impose une responsabilité plus grande. La démocratie ne consiste pas à remplacer ceux qui bénéficiaient hier de privilèges par ceux qui espèrent en bénéficier demain.
La transparence ne devrait pas avoir de carte de membre, et la responsabilité publique ne devrait pas changer de couleur au gré des alternances.
Le temps des comptes doit aussi devenir celui des résultats
Il faut donc souhaiter que les commissions d’enquête annoncées aillent au bout de leur mission, que leurs travaux respectent les procédures et que leurs conclusions soient fondées sur des faits vérifiables. Si des responsabilités sont établies, les autorités compétentes devront agir dans le respect de la loi.
Mais le pouvoir actuel doit comprendre une chose : le peuple ne lui a pas donné un mandat exclusivement consacré à l’examen du passé. Il lui a également confié la responsabilité de préparer l’avenir. Le Sénégal a besoin de finances publiques assainies, d’institutions crédibles, d’une justice indépendante, de libertés protégées, d’emplois durables et d’une économie qui offre des perspectives à sa jeunesse. Les citoyens ne demandent pas que les enquêtes cessent. Ils demandent qu’elles produisent des conclusions. Ils ne demandent pas que les responsables cessent de parler. Ils demandent que leurs paroles soient suivies d’actes. Et, surtout, ils ne demandent pas que les anciens dirigeants soient oubliés. Ils demandent que les nouveaux dirigeants ne deviennent pas, à leur tour, prisonniers de leurs propres promesses.
En définitive, cinq commissions d’enquête peuvent ouvrir cinq chantiers de vérité. Mais elles ne remplaceront jamais cinq politiques publiques efficaces, cinq engagements tenus ou cinq améliorations concrètes dans la vie des Sénégalais.
Le pouvoir actuel sera jugé sur sa capacité à établir la vérité, certes, mais aussi sur ce qu’il aura construit, réformé et amélioré. L’histoire ne retiendra pas seulement les noms de ceux que l’on aura convoqués. Elle retiendra également les promesses que l’on aura tenues, les emplois que l’on aura créés, les droits que l’on aura protégés et les conditions de vie que l’on aura améliorées.
Alors, messieurs les dirigeants, poursuivez les enquêtes si elles sont nécessaires. Faites la lumière sur les zones d’ombre. Rendez justice aux citoyens. Mais, de grâce, n’oubliez pas de gouverner pendant que vous enquêtez.
Car le Sénégal ne peut pas vivre éternellement dans les archives du passé. Et le peuple, lui, ne peut pas payer ses factures avec des commissions parlementaires.
Ndiawar Diop
NdiawarDiop.Com


















































