El Hadj Mamadou Assane Ndoye : la mémoire d’un grand homme qui a servi Dakar, le Sénégal et l’islam
Par Ndiawar Diop
Il est des hommes dont le nom appartient à une famille, à une communauté ou à une génération. Et puis il y a ceux dont le parcours finit par se confondre avec une partie de l’histoire de leur pays. El Hadj Mamadou Assane Ndoye (26 juillet 1890 – 4 juillet 1974) appartient incontestablement à cette seconde catégorie.
Dignitaire lébou, homme d’affaires, responsable politique, érudit religieux, compagnon de grandes figures spirituelles et acteur de la vie publique dakaroise, il fut l’un de ces hommes qui, durant plusieurs décennies, ont contribué à façonner le visage économique, politique et religieux du Sénégal.
Pour notre famille, il représente davantage encore : il fut notre grand-père, une présence tutélaire et une figure historique dont le souvenir demeure profondément enraciné dans notre mémoire familiale.
Aujourd’hui, plusieurs décennies après sa disparition, son parcours mérite d’être raconté non seulement comme celui d’un notable d’une époque révolue, mais comme celui d’un homme qui avait compris très tôt que le développement d’un pays passait aussi par l’audace économique, l’engagement citoyen, la transmission religieuse et la solidarité.
Une naissance au cœur de l’aristocratie léboue
El Hadj Mamadou Assane Ndoye voit le jour à Dakar le 26 juillet 1890, dans une famille musulmane léboue connue pour son ancrage religieux et social. Il est le fils de l’imam ratib Assane Ndoye et de Bineta Sylla.
Son enfance est placée sous le signe du savoir religieux. Il commence son apprentissage dans le daara familial à Dakar avant de poursuivre sa formation à Saint-Louis, alors capitale de l’Afrique occidentale française. Il y bénéficie notamment de l’enseignement d’Ahmed Diop Gora, qui jouera un rôle important dans sa formation intellectuelle et spirituelle.
Cette éducation va profondément marquer son existence. Issu d’une lignée de marabouts, il s’oriente naturellement vers l’enseignement religieux et devient par la suite un guide spirituel et un moukhadam de Seydi El Hadj Malick Sy, l’une des grandes figures de l’islam sénégalais. Les sources historiques le présentent également comme imam de la mosquée de Sanjaal et imam adjoint de la grande mosquée de Dakar de la rue Blanchot.
Son parcours religieux allait ainsi s’inscrire dans cette tradition sénégalaise où le savoir, la spiritualité, le service à la communauté et l’engagement dans la cité ne s’excluaient pas.
De la Première Guerre mondiale aux honneurs militaires
Lorsque la Première Guerre mondiale éclate en 1914, Mamadou Assane Ndoye fait partie des nombreux ressortissants des Quatre Communes mobilisés dans les troupes françaises. Les sources consacrées à son parcours rapportent qu’il sert avec plusieurs milliers de jeunes originaires notamment de Dakar, Saint-Louis, Gorée et Rufisque.
Son engagement durant le conflit lui vaut la Croix de guerre 1914-1918 avec palme, distinction qui témoigne de services considérés comme particulièrement méritoires.
À son retour au Sénégal, il retrouve sa terre natale avec une expérience nouvelle et une ambition qui dépassera rapidement le seul cadre religieux.
Il épouse Sokhna Oumou Khaïry Sy, fille de Seydi El Hadj Malick Sy et petite-fille de l’érudit Mor Massamba Diery Dieng. De cette union naîtra notamment Mohamed Chams Eddine Ndoye, qui deviendra plus tard ambassadeur du Sénégal au Proche et au Moyen-Orient.
Un entrepreneur qui refusait de renoncer
L’une des dimensions les plus remarquables de la personnalité de Mamadou Assane Ndoye demeure son parcours dans les affaires.
À une époque où l’économie sénégalaise était largement dominée par les intérêts commerciaux européens, il choisit de se positionner dans des secteurs stratégiques. Il devient notamment représentant de Renault au Sénégal. L’expérience ne connaît toutefois pas la réussite espérée et il est finalement écarté de cette activité.
Mais l’échec ne semble jamais avoir constitué pour lui une raison de renoncer.
Il se lance ensuite dans le transit et crée, à partir de 1929, sa propre société. Malgré les difficultés liées à la concurrence des entreprises européennes, il poursuit ses initiatives. Il s’intéresse ensuite à l’exploitation et au commerce du poisson, puis à l’industrie avec un projet d’usine de carreaux.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, il diversifie encore ses activités, notamment dans la briqueterie et l’approvisionnement de l’armée et de l’administration.
Après le conflit, son esprit entrepreneurial le conduit vers des projets particulièrement ambitieux pour l’époque. Avec Cheikh Mouhamadou Mbacké, dit Gaïndé Fatma, il participe à un projet de banque populaire destiné à favoriser l’accès des populations africaines aux services financiers. Le projet n’aboutit pas dans le contexte colonial.
Il s’intéresse également, avec des partenaires comme André Guillabert et Léon Boissier-Palun, à la création d’une liaison aérienne intérieure. Là encore, l’initiative ne verra pas le jour.
Ces épisodes sont révélateurs d’une personnalité qui ne se contentait pas de subir les réalités économiques de son temps : Mamadou Assane Ndoye cherchait à créer, investir, entreprendre et ouvrir de nouvelles voies aux Africains.
Son engagement dans le monde patronal participe de cette même volonté. Il prend part à la création du Syndicat patronal et artisanal de l’Ouest africain, signe supplémentaire de son implication dans l’organisation du secteur économique.
Un acteur majeur de la vie politique dakaroise
L’homme d’affaires devient également un homme politique.
Mamadou Assane Ndoye commence par travailler aux côtés de Blaise Diagne au conseil municipal de Dakar. Mais leurs chemins finissent par diverger. En 1929, il s’associe à Galandou Diouf et participe à une liste d’opposition lors des élections municipales de Dakar. Les travaux historiques consacrés aux élections des Quatre Communes confirment notamment son influence auprès d’une partie importante de l’électorat lébou dakarois.
Son engagement ne se limite pas aux élections. Il apporte également son soutien à la presse africaine de son époque, notamment au Périscope africain, créé par Ibrahima Sow et Henri Martin.
Au fil des années, il exerce plusieurs responsabilités : conseiller colonial, conseiller municipal, conseiller général et député de la Presqu’île du Cap-Vert à Dakar. Après la disparition de Galandou Diouf, il se rapproche de Lamine Guèye et devient son premier adjoint à la mairie de Dakar.
Cette trajectoire illustre la place considérable qu’il occupait dans la vie publique dakaroise durant la période coloniale puis à l’aube de l’indépendance.
La religion, une autre dimension de son engagement
Chez Mamadou Assane Ndoye, l’engagement politique et économique ne pouvait être dissocié de la foi.
Érudit religieux et disciple de Seydi El Hadj Malick Sy, il entretient des relations étroites avec plusieurs grandes figures spirituelles de son époque. Parmi elles figurent notamment Serigne Babacar Sy, El Hadj Seydou Nourou Tall et Serigne Abdoul Aziz Sy Dabakh.
Ce dernier, qui deviendra Khalife général des Tidianes, le considérait affectueusement comme son « grand frère ». Cette proximité témoigne de la place particulière qu’occupait Mamadou Assane Ndoye dans les milieux religieux sénégalais.
Son rôle dans la vie religieuse de Dakar est également documenté dans l’histoire de la construction de la Grande Mosquée.
Le 9 juin 1958, un comité chargé de l’édification de la future Grande Mosquée de Dakar est constitué sous la présidence de l’imam ratib El Hadj Amadou Lamine Diène. Mamadou Assane Ndoye y figure comme trésorier, aux côtés de plusieurs personnalités religieuses et communautaires de Dakar.
Cette responsabilité est loin d’être symbolique. Elle traduit la confiance dont il bénéficiait et son implication concrète dans les grandes œuvres religieuses de la capitale.
Un homme attaché à la famille et à la transmission
Au-delà des titres et des fonctions, ceux qui ont évoqué sa mémoire insistent sur une autre facette de sa personnalité : son attachement profond à la famille, à la parole donnée, au travail et à la sobriété.
Des témoignages publiés sur son parcours rapportent qu’il recommandait aux siens l’entente entre parents et voisins, le respect du prochain, la prudence dans les engagements et l’épargne. Il encourageait également le travail et l’investissement raisonné plutôt que le gaspillage et l’ostentation.
C’est peut-être là que réside une partie essentielle de son héritage.
Car derrière le député, l’entrepreneur, le religieux et le notable, il y avait un homme profondément attaché à la transmission. Un homme pour qui la réussite n’avait de sens que lorsqu’elle pouvait bénéficier à la famille et à la communauté.
Une reconnaissance qui dépasse son époque
La République française reconnaît officiellement son parcours. El Hadj Mamadou Assane Ndoye est fait chevalier de la Légion d’honneur à titre étranger par décret du 3 mars 1948, avant d’être élevé au grade d’officier de la Légion d’honneur le 9 avril 1965, alors qu’il exerce les fonctions de député de la Presqu’île du Cap-Vert à Dakar.
Mais l’un des hommages les plus durables vient du Sénégal indépendant.
Selon les sources consacrées à sa mémoire, Léopold Sédar Senghor, premier président du Sénégal, décide de donner son nom à une rue de Dakar auparavant appelée rue Thiers. Aujourd’hui encore, la rue Amadou Assane Ndoye figure dans la voirie de Dakar, perpétuant ainsi le nom de celui qui fut l’un des acteurs de la vie publique de la capitale.
Un nom de rue peut sembler banal dans le tumulte d’une grande capitale. Pourtant, pour les familles et les générations qui connaissent l’histoire de l’homme ainsi honoré, il constitue une forme de mémoire permanente.
Le 4 juillet 1974, Dakar perd un de ses grands anciens
El Hadj Mamadou Assane Ndoye s’éteint le 4 juillet 1974, à quelques semaines de son 84e anniversaire. Il est inhumé à la mosquée de Sandial, dans ce Dakar qui avait été le théâtre de l’essentiel de son existence.
Il laisse derrière lui une famille, des descendants, des disciples, des amis et surtout une mémoire qui continue de traverser les générations.
Près d’un demi-siècle après sa disparition, son parcours demeure remarquable par sa diversité : religieux, entrepreneur, combattant, homme politique, administrateur, mécène, bâtisseur et patriarche.
Mais pour nous qui avons eu le privilège de l’avoir comme grand-père, les titres officiels ne suffisent pas à raconter l’homme.
Nous retenons surtout une figure de dignité, de sagesse et de responsabilité. Un homme appartenant à une génération qui avait connu la colonisation, les deux guerres mondiales, les bouleversements économiques et politiques, puis l’accession du Sénégal à la souveraineté nationale.
Il avait traversé toutes ces époques sans renoncer à ses principes.
Un héritage qui continue de vivre
L’histoire d’El Hadj Mamadou Assane Ndoye est finalement celle d’un Sénégal en construction.
Né dans le Dakar traditionnel de la fin du XIXe siècle, il a vécu les grandes mutations du XXe siècle et participé, à sa manière, à l’émergence d’une nouvelle société sénégalaise.
Il appartient à cette génération de pionniers qui ont compris que l’avenir du pays ne pouvait reposer uniquement sur l’administration coloniale ou sur les intérêts commerciaux étrangers. Ses projets économiques, parfois couronnés de succès et parfois contrariés, témoignent d’une volonté constante de créer des initiatives africaines.
Son parcours religieux révèle parallèlement l’importance qu’il accordait au savoir et à la spiritualité. Son engagement politique montre son attachement aux affaires de la cité. Et sa vie familiale rappelle que, derrière les fonctions publiques, demeurait un homme attaché aux siens.
El Hadj Mamadou Assane Ndoye n’est donc pas seulement un nom gravé sur une plaque de rue à Dakar. Il est une mémoire. Une mémoire léboue, dakaroise, sénégalaise et musulmane. Une mémoire familiale qui nous oblige à transmettre.
Pour ses descendants, évoquer son nom n’est pas simplement regarder vers le passé. C’est aussi rappeler aux générations présentes et futures que le Sénégal s’est construit grâce à des hommes et des femmes qui ont osé servir leur communauté, entreprendre, croire, transmettre et prendre part aux grandes transformations de leur époque.
En cette mémoire qui nous est chère, nous adressons nos prières à Allah pour qu’Il accueille El Hadj Mamadou Assane Ndoye dans Sa miséricorde, élève son rang parmi les pieux et fasse fructifier l’héritage de bien qu’il a laissé derrière lui.
Qu’Allah lui accorde Sa paix et Sa miséricorde.
Par Ndiawar Diop ARRIERE PETIT FILS
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