État civil du Sénégal : peut-on voler l’identité d’un citoyen et lui demander ensuite de prouver qu’il est Sénégalais ?
– Par Ndiawar Diop
Fraude, remplacement d’identité, actes détournés : le Sénégal doit protéger son état civil sans transformer la lutte contre la fraude en procès contre les étrangers
Il y a quelque chose de profondément révoltant dans l’histoire de ces Sénégalais qui découvrent, parfois après des années de vie normale, que leur identité administrative ne leur appartient plus tout à fait. Ils sont nés au Sénégal, ont grandi avec leur nom, ont fréquenté l’école, travaillé, voyagé, obtenu des documents officiels et, un jour, au moment de renouveler un passeport, une carte d’identité ou d’accomplir une autre formalité, l’administration leur signifie que quelque chose ne correspond plus.
Un numéro d’acte de naissance apparaît déjà associé à une autre personne. Une autre identité semble occuper la même place dans les fichiers. Une filiation ne correspond plus. Un dossier est bloqué. Et parfois, pour tenter de récupérer ce qui devrait pourtant être leur droit le plus élémentaire, leur propre identité, ces citoyens sont renvoyés vers les tribunaux, les jugements supplétifs et des démarches longues, coûteuses et éprouvantes.
Ce phénomène n’est plus seulement une rumeur circulant dans les réseaux sociaux.
En septembre 2026, le Collectif des victimes de remplacement d’identité a tenu à Dakar une conférence de presse pour exposer les difficultés de Sénégalais qui affirment avoir vu leurs documents ou leurs données d’état civil utilisés par d’autres personnes. Selon les témoignages rapportés par Dakaractu et Senego, certaines victimes se retrouvent confrontées à des blocages concernant passeports, cartes nationales d’identité, emplois, déplacements ou opérations bancaires. Le collectif demande à l’État de prendre la mesure du phénomène.
L’un des témoignages rapportés est particulièrement saisissant. Mouhamadou Lamine Sy, installé en Espagne depuis une dizaine d’années, explique avoir découvert ses difficultés en 2024 à Madrid alors qu’il voulait renouveler son passeport sénégalais. Il affirme avoir découvert l’existence d’un autre dépôt associé à son identité. Selon son témoignage rapporté par la presse, ses démarches pour résoudre la situation lui auraient occasionné des pertes financières atteignant 2,4 millions de francs CFA. Ce témoignage appartient à la victime et doit naturellement être vérifié par les autorités compétentes, mais il illustre la gravité humaine du problème.
Et ce n’est pas le seul signal d’alarme.
En mars 2025, le gouvernement sénégalais avait lui-même dressé un constat préoccupant sur l’état civil. 409 789 élèves des cycles préscolaire et élémentaire ne disposaient pas d’acte de naissance en 2024. Le même diagnostic officiel faisait état d’un « fléau de la fraude documentaire » : 1,72 % des demandes de cartes nationales d’identité étaient rejetées pour présentation de faux extraits de naissance, selon les données de la Direction de l’automatisation des fichiers. Le gouvernement avait alors adopté treize mesures de remédiation, notamment la modernisation, la digitalisation et l’interopérabilité du système.
Ces chiffres racontent deux problèmes différents mais liés : d’un côté, des citoyens qui n’ont pas d’état civil ; de l’autre, un système dans lequel des documents peuvent être falsifiés ou utilisés frauduleusement. Un pays ne peut pas prétendre construire une administration moderne si l’identité de ses propres citoyens demeure vulnérable.
Plus inquiétant encore, des affaires judiciaires récentes donnent une dimension concrète aux alertes. En juillet 2026, à Thiès, un ressortissant guinéen a été jugé pour usurpation d’identité après avoir été trouvé en possession d’une fausse carte nationale d’identité établie au nom d’un Sénégalais. Selon le compte rendu de Seneweb, il aurait utilisé cette fausse identité et un extrait de naissance appartenant à une autre personne pour tenter de déclarer la naissance de son enfant. Le prévenu aurait reconnu les faits et déclaré avoir payé 14 000 francs CFA pour obtenir la fausse carte.
Ce cas est important non pas parce que l’auteur présumé est Guinéen, mais parce qu’il démontre concrètement comment une identité sénégalaise peut être utilisée frauduleusement par un étranger — avec, nécessairement, l’existence d’une chaîne de falsification ou de défaillance administrative à examiner.
Il faut toutefois résister à la tentation de transformer un cas judiciaire en accusation collective contre une communauté.
Un Guinéen impliqué dans une fraude ne représente pas les Guinéens. Un Libanais impliqué dans une fraude ne représente pas les Libanais. Un Nigérian impliqué dans une fraude ne représente pas les Nigérians.
La cible doit être la fraude, pas la nationalité.
C’est précisément là que le débat devient sérieux.
Le Sénégal doit-il accepter que des étrangers vivant sur son territoire puissent obtenir frauduleusement une identité sénégalaise ?
Évidemment non.
Mais faut-il pour autant considérer comme suspect tout étranger vivant au Sénégal ?
Non plus.
Et c’est ici qu’il faut faire une distinction fondamentale que le débat public oublie parfois. Un enfant né au Sénégal de parents étrangers peut légalement faire l’objet d’une déclaration de naissance au Sénégal. Le ministère chargé des Collectivités territoriales avait rappelé en 2024 que l’article 43 du Code de la famille impose la déclaration des naissances survenues au Sénégal, y compris celles concernant des étrangers. Mais la naissance au Sénégal ne signifie pas automatiquement acquisition de la nationalité sénégalaise.
Autrement dit, enregistrer une naissance étrangère dans l’état civil sénégalais n’est pas vendre la nationalité sénégalaise.
C’est une distinction capitale. La nationalité obéit à ses propres règles. Le ministère de la Justice indique notamment qu’est Sénégalais, selon les conditions prévues par le droit applicable, celui qui est né au Sénégal d’un père ou d’une mère lui-même né au Sénégal, ou celui dont le père ou la mère est sénégalais. La naturalisation constitue par ailleurs une procédure distincte, avec des conditions et des pièces précises.
Donc oui, un étranger a le droit d’avoir un acte de naissance pour un enfant né au Sénégal lorsque les conditions légales sont réunies. Mais non, un étranger ne doit jamais pouvoir acheter frauduleusement l’identité d’un Sénégalais pour obtenir une carte nationale d’identité, un passeport, un certificat de nationalité ou d’autres droits attachés à cette identité.
La frontière est claire. Et si quelqu’un franchit cette frontière, qu’il soit Sénégalais ou étranger, il doit répondre de ses actes. C’est dans ce contexte que la prise de position de Tahirou Sarr et du mouvement Jël Liñu Moom / Les Nationalistes mérite d’être examinée sérieusement, sans caricature. En février 2026, le député Tahirou Sarr a proposé une incrimination spécifique de la « vente de l’état civil », en souhaitant renforcer les sanctions contre ceux qui établissent, modifient, délivrent ou facilitent frauduleusement l’obtention d’actes d’état civil contre un avantage indu. La proposition évoquée dans la presse prévoit notamment des sanctions aggravées lorsque les faits impliquent des agents publics, des documents liés à la nationalité ou une organisation structurée.
Le député défend depuis plusieurs années l’idée d’une sécurisation renforcée de l’état civil et d’une politique donnant davantage de priorité aux intérêts des citoyens sénégalais. En septembre 2026, il a également appelé à un débat sur la régulation de la présence étrangère au Sénégal, en affirmant que les lois existantes devaient être davantage appliquées. On peut discuter ses positions politiques, contester certaines de ses formulations ou considérer certaines de ses affirmations comme insuffisamment étayées.
Mais poser la question de la sécurisation de l’état civil n’est pas en soi xénophobe.
De la même manière, mettre en garde contre la généralisation et les amalgames n’est pas être hostile à la souveraineté nationale. Les deux préoccupations peuvent parfaitement coexister. Aimer son pays, c’est vouloir protéger ses institutions. Et respecter les étrangers vivant légalement parmi nous, c’est aussi défendre l’État de droit. Le problème commence lorsqu’on confond lutte contre la fraude et hostilité envers les étrangers. Ce serait une grave erreur.
D’ailleurs, le débat officiel sur l’état civil montre que le problème est beaucoup plus large que l’immigration. Le gouvernement reconnaît des insuffisances dans l’enregistrement des naissances et des décès, un manque d’interopérabilité entre administrations, des infrastructures inadaptées, un déficit de personnel formé et des coûts élevés liés aux jugements supplétifs et aux audiences foraines.
Cela signifie que le système peut produire des victimes même sans intervention d’un étranger. Une famille rurale qui n’a jamais déclaré la naissance de son enfant est vulnérable. Une personne dont le registre a été détérioré est vulnérable. Un Sénégalais de la diaspora confronté à des incohérences dans son dossier est vulnérable. Un citoyen dont le numéro d’acte est réutilisé frauduleusement est vulnérable. Et un étranger qui tente frauduleusement d’acquérir une identité sénégalaise constitue, lui aussi, un problème de sécurité juridique.
La réforme doit donc être systémique. Le Sénégal a déjà commencé à avancer sur cette voie. En juillet 2026, l’Agence nationale de l’état civil indiquait que 437 des 629 centres d’état civil, soit environ 70 %, avaient été déployés dans le Logiciel de gestion de l’état civil (LGEC). Plus de 15,3 millions d’actes étaient alors enregistrés dans le système numérique. L’ANEC indiquait également que 599 centres avaient bénéficié de formations et que 2 318 personnes avaient été formées.
C’est une évolution importante. Mais la digitalisation ne doit pas être simplement la numérisation d’un système défaillant. Si une fausse information entre dans le système numérique, elle devient simplement une fausse information numérisée.
Il faut donc numériser et vérifier.
Il faut créer un registre national sécurisé permettant de détecter automatiquement les doublons.
Il faut qu’un numéro d’acte de naissance ne puisse appartenir qu’à une seule personne.
Il faut une traçabilité de toute modification.
Il faut savoir qui a modifié quoi, quand, dans quel centre et sur quelle base juridique.
Il faut conserver l’historique des modifications au lieu d’effacer simplement l’ancienne donnée.
Il faut croiser les données de l’état civil avec celles des structures sanitaires, puisque l’ANEC prévoit justement un logiciel de pré-déclaration des naissances, décès et mariages dans les établissements de santé.
Il faut également sécuriser les liens entre état civil, DAF, identité biométrique, passeports, nationalité et fichiers administratifs, dans le strict respect des règles de protection des données.
Et surtout, il faut protéger la victime. Un Sénégalais qui découvre que son identité est utilisée par quelqu’un d’autre ne devrait pas avoir à passer des années à démontrer qu’il est lui-même.
Le principe devrait être inversé :
l’administration doit enquêter rapidement lorsqu’elle détecte une anomalie et ne pas faire porter tout le poids de la preuve sur la victime.
Un guichet spécialisé pour les victimes de remplacement ou d’usurpation d’identité pourrait être créé au niveau national, avec une cellule dédiée à la diaspora. Il faudrait également instaurer une procédure d’urgence permettant de suspendre temporairement le document litigieux sans bloquer totalement la vie administrative de la victime. Car empêcher un Sénégalais de renouveler son passeport, de travailler, d’étudier, de voyager ou d’effectuer certaines opérations bancaires parce qu’un tiers utilise son identité revient à lui infliger une sanction alors qu’il est lui-même la victime.
Et lorsqu’une fraude est établie, les responsables doivent être recherchés. Pas seulement l’intermédiaire. Pas seulement le bénéficiaire.
Le système doit remonter jusqu’à celui qui a permis l’opération.
Si un agent public vend un acte, il trahit son serment. Si un intermédiaire organise la fraude, il doit répondre de ses actes. Si un bénéficiaire étranger ou sénégalais utilise sciemment une identité qui ne lui appartient pas, il doit être poursuivi. Et si un responsable politique, administratif ou judiciaire intervient pour protéger un réseau, cette protection doit elle-même être examinée.
Le Sénégal ne doit plus avoir une justice à deux vitesses entre celui qui fraude un petit document et celui qui organise un système.
Il faut également regarder le rôle des tribunaux. Le gouvernement a reconnu en 2025 que le coût des jugements supplétifs et des audiences foraines constituait déjà un problème.
Mais lorsque la fraude administrative oblige une victime à multiplier les procédures judiciaires pour récupérer son identité, le coût ne devrait pas être supporté uniquement par la victime.
Pourquoi ne pas créer une procédure judiciaire accélérée et, lorsque la fraude est établie, un mécanisme permettant à la victime d’obtenir réparation ?
Pourquoi ne pas prévoir une assistance juridique publique pour les personnes dont l’identité a été compromise ?
Pourquoi ne pas mettre en place une cellule spéciale pour les Sénégalais de l’extérieur, particulièrement exposés aux blocages lorsqu’ils doivent renouveler passeports et documents consulaires ?
Voilà des mesures concrètes. Il faut également s’attaquer à la question des étrangers, mais de manière intelligente et républicaine.
Le Sénégal n’a pas besoin d’une chasse aux étrangers. Il a besoin d’une politique migratoire solide.
Ce n’est pas la même chose. Un État souverain doit savoir combien de personnes étrangères résident sur son territoire, dans quelles conditions elles y résident, quelles sont leurs activités professionnelles lorsqu’elles sont soumises à autorisation, et quelles règles s’appliquent à leur séjour. Il faut donc renforcer l’enregistrement des résidents étrangers, moderniser les cartes de séjour, vérifier les identités avec des données biométriques sécurisées, combattre les documents falsifiés et appliquer les règles existantes.
Mais ces règles doivent s’appliquer sans discrimination fondée sur l’origine ou la nationalité.
Le Sénégal doit pouvoir dire à un étranger : « Vous êtes le bienvenu si vous respectez les lois de la République. »
Et simultanément lui dire : « Vous ne pouvez pas acheter l’identité d’un Sénégalais. »
Cette fermeté est parfaitement compatible avec l’hospitalité sénégalaise. Le Sénégal est historiquement une terre d’accueil. Des communautés étrangères vivent, travaillent, entreprennent et contribuent depuis longtemps à la société sénégalaise. Le problème n’est pas l’étranger.
Le problème, c’est l’étranger qui fraude, exactement comme le problème est le Sénégalais qui fraude. Cette distinction doit rester au cœur du débat.
Les chiffres du recensement de 2023 sont d’ailleurs utiles pour éviter les exagérations : le ministère des Collectivités territoriales avait rappelé qu’environ 207 791 résidents sur 18,1 millions étaient de nationalité étrangère, soit 1,1 % selon les données du RGPH-2023. Ce chiffre ne permet évidemment pas, à lui seul, de mesurer l’immigration irrégulière ou toutes les situations administratives, mais il montre pourquoi il faut distinguer les faits établis des impressions générales.
Et surtout, aucune donnée fiable consultée ne permet d’affirmer que « la plupart des actes de naissance sénégalais sont vendus à des Libanais, Guinéens, Nigériens, Nigérians ou autres étrangers ».
Waawaw, Koukoy Wedi?
Kenn !
Cette affirmation est trop large pour être présentée comme un fait établi. Il existe des cas documentés d’usurpation et de fraude impliquant des étrangers, comme celui jugé à Thiès. Il existe des accusations formulées par Justice Sans Frontière concernant des réseaux qui attribueraient frauduleusement des identités sénégalaises à des tiers, « principalement des étrangers ». Mais ces accusations doivent encore être établies au cas par cas par les enquêtes et la justice.
Cette nuance n’affaiblit pas le combat. Elle le rend plus solide. Car si nous voulons défendre l’état civil sénégalais, nous devons justement exiger des preuves, des audits et des enquêtes.
Pas des rumeurs.
Pas des généralisations.
Pas des accusations ethniques.
Des preuves.
Des chiffres.
Des responsabilités.
Des sanctions.
C’est d’ailleurs la meilleure manière de répondre à ceux qui accusent le nationalisme de dériver vers la xénophobie : un nationalisme républicain peut défendre la souveraineté, la sécurité documentaire et la priorité des intérêts nationaux sans transformer l’étranger en ennemi.
Le vrai nationalisme, à mes yeux, ne consiste pas à regarder la nationalité de celui qui fraude.
Il consiste à protéger les institutions de la République contre tous ceux qui les utilisent frauduleusement.
Un Libanais qui fraude doit répondre de ses actes.
Un Guinéen qui fraude doit répondre de ses actes.
Un Nigérian qui fraude doit répondre de ses actes.
Un Nigérien qui fraude doit répondre de ses actes.
Mais un Sénégalais qui vend une identité sénégalaise doit également répondre de ses actes et peut-être même avec une responsabilité aggravée lorsqu’il utilise une fonction publique pour trahir l’État. Car sans le vendeur, il n’y a souvent pas d’acheteur. Et c’est peut-être là que se trouve la question la plus gênante de toutes :
Qui vend ?
Parce qu’un étranger ne peut pas acheter une identité administrative sénégalaise si personne, quelque part dans la chaîne, ne lui permet de l’obtenir. Voilà pourquoi l’enquête doit remonter jusqu’aux centres d’état civil, aux intermédiaires, aux réseaux documentaires, aux éventuels complicités administratives et à tous ceux qui auraient facilité les opérations. L’État doit également auditer rétroactivement les anomalies.
Un programme national pourrait identifier automatiquement les doublons de numéros, les identités associées à plusieurs personnes, les modifications répétées, les actes établis après la fermeture réglementaire des registres, les incohérences entre actes et documents biométriques, ainsi que les séries d’actes présentant des anomalies statistiques. Les dossiers suspects pourraient ensuite être examinés par une cellule indépendante associant état civil, justice, sécurité, experts numériques et magistrats. Ce serait autrement plus efficace qu’une simple déclaration politique. Et il faut aller plus loin.
Chaque Sénégalais devrait pouvoir vérifier que son identité numérique lui appartient.
Une plateforme sécurisée pourrait permettre à chaque citoyen de consulter les principales données administratives liées à son état civil et de recevoir une alerte lorsqu’une modification importante est enregistrée. Si quelqu’un tente d’utiliser votre identité, vous devriez le savoir. Aujourd’hui, dans certains cas, des citoyens semblent découvrir le problème seulement lorsqu’ils demandent un document. C’est trop tard.
Le scandale de l’état civil sénégalais, s’il est confirmé dans l’ampleur dénoncée par certaines organisations et victimes, ne serait donc pas simplement un problème administratif. Ce serait un problème de souveraineté.Car l’identité est le premier lien entre l’individu et l’État. Avant d’être électeur, contribuable, étudiant, travailleur, fonctionnaire ou entrepreneur, vous devez pouvoir prouver qui vous êtes. Si l’État ne sait plus avec certitude qui est qui, il fragilise toutes les institutions construites au-dessus de cette identité. L’état civil est donc aussi une question de sécurité nationale. Mais justement parce qu’il est stratégique, il doit être traité avec rigueur. Le Sénégal ne doit ni fermer les yeux sur la fraude, ni accuser collectivement les étrangers.
Il doit sécuriser son territoire, sécuriser son identité et respecter la dignité de toute personne vivant légalement sur son sol. Voilà la ligne républicaine. Aujourd’hui, le collectif des victimes demande à être entendu. Les autorités disposent désormais de davantage d’outils numériques qu’il y a quelques années. Le gouvernement a reconnu les faiblesses du système. L’ANEC accélère la digitalisation. Des affaires judiciaires montrent que l’usurpation d’identité n’est pas une invention. Et des responsables politiques comme Tahirou Sarr ont porté le sujet jusque dans le débat parlementaire.
Il appartient maintenant à l’État de transformer cette accumulation de signaux d’alerte en une politique publique cohérente.
Un audit national de l’état civil. Une base de données sécurisée et interopérable. Une cellule nationale de lutte contre l’usurpation d’identité. Une procédure d’urgence pour les victimes. Une politique migratoire claire et appliquée. Une traçabilité complète des modifications des actes. Une justice rapide contre les réseaux de fraude. Une protection réelle des lanceurs d’alerte.
Et surtout, une règle qui ne doit jamais être négociable :
L’identité d’un Sénégalais n’est pas une marchandise.
Elle ne se vend pas. Elle ne se loue pas. Elle ne se prête pas. Elle ne se remplace pas. Et celui qui la vend, celui qui l’achète, celui qui la falsifie ou celui qui facilite la transaction doit savoir qu’il ne commet pas une simple irrégularité administrative :
il attaque directement le lien juridique entre un citoyen et sa République.
Le Sénégal doit rester une terre d’accueil. Mais un État accueillant n’est pas un État sans frontières administratives.
Le Sénégal doit respecter les étrangers. Mais respecter les étrangers ne signifie pas abandonner le contrôle de son identité nationale.
Le Sénégal doit être ouvert au monde. Mais l’ouverture ne doit jamais signifier la vulnérabilité de ses institutions.
Protéger l’état civil sénégalais n’est donc pas de la xénophobie. C’est une obligation républicaine.
À condition de protéger tous les Sénégalais, de poursuivre tous les fraudeurs, quelle que soit leur nationalité, et de traiter tous les étrangers selon la loi, et non selon leur origine. C’est ainsi que nous pourrons enfin répondre à la question qui hante aujourd’hui certaines victimes :
Comment peut-on demander à un Sénégalais de prouver qu’il est Sénégalais alors que quelqu’un d’autre a pu lui voler son identité dans les propres registres de la République ?
La réponse ne peut être une nouvelle montagne de paperasse.
La réponse doit être un État civil fiable, sécurisé, transparent et incorruptible.
Par Ndiawar Diop
Chronique — NdiawarDiop.com
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