L’histoire de l’Afrique doit être écrite par les Africains : un impératif pour notre renaissance
Par Ndiawar Diop
Pendant des siècles, l’Afrique a été racontée par les autres. Explorateurs, missionnaires, administrateurs coloniaux et historiens occidentaux ont largement façonné le récit du continent, souvent à travers le prisme de leurs propres intérêts politiques, économiques ou idéologiques. Si leurs écrits constituent une partie de la mémoire historique mondiale, ils ne peuvent à eux seuls raconter la véritable histoire d’un continent qui est le berceau de l’humanité.
L’Afrique ne doit plus être uniquement un objet d’étude. Elle doit redevenir le sujet de sa propre histoire.
Les découvertes archéologiques, paléoanthropologiques et génétiques menées depuis plusieurs décennies confirment que les premiers représentants de l’espèce humaine sont apparus en Afrique. De la vallée de l’Omo en Éthiopie aux gorges d’Olduvai en Tanzanie, en passant par les sites préhistoriques d’Afrique australe, le continent demeure le point de départ de l’aventure humaine.
Mais l’Afrique n’est pas seulement le berceau de l’humanité. Elle est également le berceau de grandes civilisations qui ont profondément marqué l’histoire du monde.
L’Égypte antique, la Nubie, le royaume de Koush, Carthage, l’empire du Ghana, l’empire du Mali de Soundiata Keïta puis de Mansa Moussa, l’empire Songhaï, le royaume du Bénin, le Kongo, le Monomotapa, le Kanem-Bornou ou encore les cités swahilies témoignent d’une histoire riche, complexe et brillante, bien loin des clichés d’un continent prétendument sans histoire.
Pourtant, durant la période coloniale, une partie importante de cette mémoire a été marginalisée, simplifiée ou parfois délibérément occultée. L’historien burkinabè Joseph Ki-Zerbo rappelait que « tant que les lions n’auront pas leurs historiens, les récits de chasse glorifieront toujours le chasseur ». Cette métaphore illustre parfaitement le déséquilibre qui a longtemps caractérisé l’écriture de l’histoire africaine.
Le grand savant sénégalais Cheikh Anta Diop a consacré sa vie à démontrer, à partir de travaux scientifiques, linguistiques, anthropologiques et historiques, la profondeur des civilisations africaines et leurs contributions majeures au patrimoine universel. Son œuvre a ouvert la voie à une nouvelle génération de chercheurs africains décidés à reprendre possession de leur mémoire collective.
Cette réappropriation historique n’est pas un exercice de nostalgie ni un repli identitaire.
Elle constitue un levier fondamental de développement.
Un peuple qui ignore son histoire peine à construire son avenir avec confiance. À l’inverse, une nation consciente de son héritage développe plus facilement un sentiment d’appartenance, une vision commune et une capacité à relever les défis contemporains.
L’histoire forge l’identité.
Elle nourrit le patriotisme.
Elle renforce la cohésion nationale.
Elle inspire les générations futures.
Pendant trop longtemps, les programmes scolaires africains ont consacré davantage de place à l’histoire des puissances coloniales qu’à celle des royaumes, des savants, des inventeurs, des résistants et des bâtisseurs africains. Beaucoup de jeunes Africains connaissent mieux certaines monarchies européennes que les grands empires qui ont pourtant façonné leur propre continent.
Cette situation doit évoluer.
L’Afrique dispose aujourd’hui d’universités, de centres de recherche, d’archives, de musées, de bibliothèques et d’une nouvelle génération d’historiens capables de produire une historiographie rigoureuse, fondée sur les sources orales, les archives écrites, l’archéologie, la linguistique, la génétique et les nouvelles technologies.
L’ambitieux projet de l’UNESCO, Histoire générale de l’Afrique, auquel ont contribué des chercheurs de renommée mondiale, constitue une étape majeure dans cette reconquête de la mémoire africaine. Cette œuvre démontre que l’histoire du continent est infiniment plus riche et plus ancienne que ce que certains récits coloniaux ont longtemps laissé croire.
Mais il reste encore beaucoup à faire.
Il faut encourager la recherche historique.
Numériser les archives.
Préserver les langues africaines.
Protéger le patrimoine culturel et archéologique.
Soutenir les écrivains, les documentaristes, les cinéastes et les chercheurs qui consacrent leur vie à raconter l’Afrique avec honnêteté, rigueur et fierté.
Écrire notre propre histoire ne signifie pas réécrire le passé pour servir une idéologie.
Il s’agit au contraire de rechercher la vérité historique avec méthode, esprit critique et objectivité, en donnant enfin toute leur place aux voix africaines longtemps marginalisées.
Le développement économique, scientifique et technologique est indispensable.
Mais aucun développement durable ne peut s’épanouir sur un peuple qui doute de son identité ou qui ignore la grandeur de son héritage.
L’Afrique du XXIᵉ siècle doit investir autant dans ses laboratoires que dans ses bibliothèques, autant dans ses infrastructures que dans ses centres de recherche historique.
Car une nation qui connaît son passé construit son avenir avec davantage de confiance.
L’histoire de l’Afrique ne se négocie pas.
Elle ne s’abandonne pas.
Elle se documente.
Elle se protège.
Elle se transmet.
Et surtout, elle s’écrit par les Africains eux-mêmes, dans le respect de la vérité historique, au service des générations présentes et futures.
Par Ndiawar Diop


















































